L’édito de Fabrice Grosfilley : la maladie de la désinformation

Informer, débattre, décider. Ces trois verbes résument le fonctionnement d’une démocratie. Informer les citoyens sur le travail effectué par leurs élus, mais aussi sur les grands enjeux de société, la situation du pays ou de la ville dans laquelle on habite, les conséquences des décisions que l’on prend. Débattre, pour que l’on puisse entendre les opinions, les suggestions, savoir qui propose quoi. Décider. Au moment de l’élection pour le citoyen, au jour le jour pour les gouvernants. La décision ne peut se prendre qu’après que le débat a eu lieu. Et ce débat ne peut être valable que s’il est nourri par des données objectives et des faits réels.

Cinq ans après la crise de la Covid, alors que journaux et télévisions vous proposent des moments de rétrospective, il me semble important de revenir sur ces trois verbes : informer, débattre, décider. Comprendre ce qui n’a pas fonctionné, de ce point de vue-là, pendant la période de la Covid-19, pourquoi le débat a eu tendance à s’enrayer et à devenir irrationnel. Comprendre aussi qu’il est aujourd’hui très fragile, ce débat démocratique. Qu’on doit y être attentif, car, entre les fake news, les vociférations, la décrédibilisation des journalistes, l’aspiration à un pouvoir fort, sans oublier les attaques contre la recherche ou la contestation des décisions de justice, la démocratie est aujourd’hui la cible des populistes de tout poil.  C’est un concept abstrait, la démocratie, un concept qui n’existe que parce que les démocrates ont voulu qu’elle existe. Si les démocrates ne la défendent plus, elle finira par s’écrouler.

Un débat mis à mal

Au moment de la Covid-19, notre triptyque informer, débattre, décider a donc été sérieusement mis à mal. Il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître. Nous découvrions une maladie dont nous ne connaissions pas grand-chose, si ce n’est sa létalité. Il a fallu se tourner vers les scientifiques, qui étaient eux-mêmes en plein travail de recherche. La recherche, comme son nom l’indique, consiste à chercher des réponses, non à imposer une vérité toute faite.

Nous avons, il y a cinq ans, vécu un grand carambolage des temporalités. Les chercheurs avaient besoin de temps pour comprendre le virus et son action. Les gouvernements avaient besoin de prendre des décisions rapides et n’avaient pas le temps d’attendre. Les médias étaient coincés entre ces deux tempos : les journalistes, découvrant un domaine — celui des épidémies — dans lequel ils n’avaient qu’une expertise très limitée, avaient du mal à dire le vrai. L’opinion publique, en proie à la peur, était déboussolée.  Dans ce grand capharnaüm ont donc proliféré les fake news, les théories du complot, le rejet de la presse et des gouvernants.

Avec le recul, on peut effectivement débattre du bien-fondé de certaines mesures. Est-ce que confiner des personnes âgées dans les maisons de repos était une stratégie adéquate ? Est-ce que l’imposition du Covid Safe Ticket, avec son caractère punitif, n’empiétait pas sur nos libertés individuelles et ne rendait pas finalement la vaccination obligatoire alors qu’elle était présentée comme une décision personnelle ? On a le droit de se poser toutes ces questions, et on a aussi le droit de reconnaître qu’on a pu commettre des erreurs.

On ne doit cependant pas oublier qu’on ne peut pas juger les décisions de l’époque avec les yeux d’aujourd’hui. D’abord parce que nous savons aujourd’hui des choses que nous ne savions pas à l’époque : la recherche cherche et trouve, et cela nous permet d’avancer. Ensuite, parce qu’il ne faut pas oublier que les deux premières vagues de Covid ont été extrêmement meurtrières. En avril 2020, on comptait près de 300 morts par jour liés à la Covid-19. On a dépassé les 200 morts par jour lors de la seconde vague, en octobre-novembre 2020.

La défiance envers les médias et la politique

Le reproche que font de nombreux citoyens aux médias, c’est d’avoir manipulé la vérité ou orienté l’information. Les mêmes citoyens accusent souvent le politique d’avoir mis en cause leur liberté et veulent croire à une collusion entre les journalistes et le pouvoir politique.  La réalité est tout autre. Il y a eu, pendant cette période, énormément de fausses informations qui ont circulé. Essentiellement sur les réseaux sociaux, parfois aussi dans des médias traditionnels. Cette crise, parce que c’était une crise, a participé à une forme de segmentation de l’opinion : ceux qui se vaccinaient contre ceux qui ne se vaccinaient pas. Le débat a souvent pris une tournure irrationnelle. Et la confiance dans les médias et dans les gouvernants en a été affectée.  “La crise de la Covid-19 a été un accélérateur à fake news”, écrivait Le Monde dans un article ce week-end. Cinq ans après, nous ne sommes toujours pas sortis de cette situation.

Comment redresser la barre ?

De nombreux médias ont lancé ces dernières années, des rubriques ou des dispositifs de vérification de l’information. On prend une fake news, on la démonte, on explique pourquoi elle est incorrecte. C’est un travail de journaliste. À l’inverse, quand un média ne fait pas ce tri entre le vrai et le faux, il sert de trampoline à la désinformation. Il donne de la crédibilité à des mensonges ou des manipulations. Certains médias populistes sont même devenus des spécialistes du relais des fausses informations, des haut-parleurs de la rumeur. Quand on les attaque ou les critique, ils crient à l’atteinte à la liberté d’opinion.

C’est là qu’il faut être très précis. Une opinion, ce n’est pas une information. Quand on vous dit qu’on ne peut plus rien dire, c’est faux. La parole n’a jamais été aussi libre qu’aujourd’hui. Mais pour que cette parole soit intéressante, il faut qu’elle soit basée sur des faits réels. Sinon, ce n’est, au mieux, qu’un aimable bavardage, au pire, une volonté de nuire et de mentir. Dans tous les cas, un bruit, qui finit par nous plonger dans un tumulte où le vrai et le faux se confondent.  “La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat.” C’est une phrase de la philosophe Hannah Arendt. Elle s’applique à tous nos débats d’aujourd’hui.

Les épidémies, l’immigration, la guerre en Ukraine — qui est l’agresseur, qui est l’agressé ? — la guerre au Congo – même question – la sécurité dans les rues de Bruxelles – à qui profitent les fusillades – l’endettement de la Région bruxelloise… On ne peut avoir de débat que si l’on est d’abord d’accord sur les faits. Quand les faits sont niés, déformés, travestis, le débat n’est plus possible. C’est la grande maladie qui atteint aujourd’hui nos démocraties : la maladie de la désinformation.

Et ce n’est pas parce que certains crient très fort pour imposer leur vision du monde que cette vision n’est pas, justement, qu’une opinion. Et une opinion, on peut en débattre. Mais c’est très différent d’un fait, qui, lui, est la seule vérité.

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24 mars 2025 - 11h49
Modifié le 24 mars 2025 - 11h49