Des centaines de sociétés à une seule adresse: que cache réellement le business des centres d’affaires ?
Derrière les adresses qui concentrent des centaines de sociétés, les business centers mêlent services utiles, obligations strictes et risques de dérives.
Plusieurs centaines d’entreprises domiciliées à une seule et même adresse au 24, chaussée de Mons, à Leeuw-Saint-Pierre : M.A. Solution Business est un “business center” détenu par l’échevin anderlechtois Achille Vandyck (MR) et, précédemment, par la vice-présidente du Foyer anderlechtois, Marcela Gori (MR). Selon L’Echo, cette société aurait hébergé 108 sociétés dont l’adresse a été radiée, et 45 sociétés coquilles vides, liquidées ou mises en faillite, ces dernières années. L’élue libérale précise toutefois que l’activité de domiciliation est aujourd’hui exercée par M.A. Solution Business, société distincte de M.A. Solution, et qu’elle n’est plus administratrice de cette dernière.
Que font réellement ces centres d’affaires, nombreux à Bruxelles et parfois très lucratifs? Sont-ils devenus un terrain privilégié pour les sociétés douteuses ? En réalité, l’activité des business centers répond d’abord à des besoins légitimes.
La plupart du temps, les business centers sont des prestataires qui offrent aux entreprises une solution flexible pour s’installer et gérer leur activité. “Si vous ne voulez pas, aujourd’hui, être enfermé dans un contrat de bail de 6-9 ans, le business center permet vraiment de flexibiliser votre partie immobilière“, explique Fabrice Moerman, employé de Beci, la Chambre de Commerce de Bruxelles et actif dans la Belgian Workspace Association. “Les centres d’affaires peuvent proposer des bureaux au mois, voire à la quinzaine. C’est vraiment quelque chose qui est hyper flexible“, ajoute-t-il.
“Un business center peut me donner une stabilité dans mon adresse de siège social, pour que les courriers ne se perdent pas”
De nombreuses raisons, tout à fait légitimes, peuvent pousser une entreprise à choisir de se domicilier dans un business center. Certains entrepreneurs veulent éviter que leur adresse personnelle soit visible à la Banque Carrefour des Entreprises, d’autres veulent bénéficier d’une gestion professionnelle de leur courrier et profiter de l’infrastructure fournie.
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D’autres utilités sont plus insoupçonnées : “Si je crée mon entreprise en Flandre, alors que je ne parle pas flamand, je vais avoir tous mes documents en néerlandais. En domiciliant mon entreprise à Bruxelles, je peux choisir le français ou le néerlandais. Si je suis locataire, mon propriétaire peut m’interdire de mettre une société à mon domicile. Si je suis administrateur d’une société et que je vais être amené à déménager en Belgique ou à l’étranger, un business center peut me donner une stabilité dans mon adresse de siège social, pour que les courriers ne se perdent pas. Je peux aussi avoir quelqu’un qui va faire la gestion proactive, la numérisation, la digitalisation de tous les courriers officiels importants“, liste Patrick Tondreau, exploitant d’un espace de coworking bruxellois permettant la domiciliation, également membre de la BWA. “C’est un vrai service“, insiste-t-il, pour balayer l’image de “boîtes aux lettres pour sociétés écrans”.
Un outil de blanchiment ?
Ces usages légitimes n’empêchent toutefois pas certaines dérives. La domiciliation peut aussi être détournée par des sociétés sans activité réelle. Certaines sociétés fantômes pourraient, théoriquement, se servir de centres d’affaires insuffisamment vigilants pour dissimuler les véritables acteurs d’un montage, blanchir des fonds ou organiser de la fraude fiscale.
La domiciliation peut également être particulièrement lucrative pour les prestataires. “C‘est la vache à lait, parce que c’est sans fin“, réagit Fabrice Moerman. “Vous n’avez pas besoin d’espace pour héberger vos domiciliations, vos boîtes aux lettres. Vous pouvez en mettre énormément. C’est ça le risque dans lequel certains peuvent s’engouffrer : C’est de dire OK, je vais faire que de la domiciliation et cela va rapporter de l’argent rapidement“.
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Mais les nombreux centres d’affaires sérieux qui respectent la loi s’efforcent d’éviter à tout prix d’héberger de telles sociétés. Il s’agit même d’une obligation imposée par la législation anti-blanchiment en vigueur depuis 2018. Les prestataires de services aux sociétés doivent être enregistrés auprès du SPF Économie. Ils doivent notamment identifier leurs clients, mandataires et bénéficiaires effectifs, évaluer les risques avant de conclure un contrat et assurer ensuite une vigilance continue. Ils sont ensuite tenus, lorsque faits atypiques sont détectés, d’établir un rapport et avertir la CTIF (Cellule de Traitement des Informations Financières) si un soupçon de blanchiment apparaît. Le respect de ces obligations est contrôlé par l’Inspection économique, mais selon les représentants du secteur interrogés, ces contrôles interviennent surtout après l’enregistrement et restent limités par le manque de moyens des autorités.
“On va les ennuyer dès le départ. S‘il nous manque un élément, le contrat ne peut pas démarrer”
Fabrice Moerman et Patrick Tondreau assurent que les membres de la BWA vérifient systématiquement l’identité des dirigeants et des bénéficiaires effectifs: “Nous, on va les ennuyer dès le départ. S‘il nous manque un élément, le contrat ne peut pas démarrer. Par exemple, si nous n’avons pas le compte bancaire de l’entreprise, on ne peut pas démarrer le contrat“, précise Fabrice Moerman.
En cas d’anomalie, les prestataires peuvent rompre la relation en demandant une “radiation d’office”. Ce n’est pas un signe de fraude pour autant : il arrive que certaines sociétés ne répondent pas aux demandes de régularisation. Selon les représentants du secteur, certaines sociétés sont parfois domiciliées par acte notarié à l’adresse d’un business center sans qu’aucun contrat ait été conclu avec celui-ci. “Toutes les semaines, on voit apparaître de fausses domiciliations à nos adresses, validées sans vérification préalable”, dénonce Fabrice Moerman, qui reproche à certains notaires de ne pas s’assurer que la société est bien autorisée à utiliser cette adresse.
“Des radiations de manière régulière, ça, c’est normal par rapport à nos obligations”
Il y a eu, selon l’article de l’Echo, 108 radiations d’office au sein de MA Solutions entre le mois de mars 2023 et le mois de mai 2026. “Le fait qu’il y ait des radiations de manière régulière, ça, c’est normal par rapport à nos obligations. Mais autant sur une si courte période, ça, c’est quand même interpellant“, réagit Fabrice Moerman.
Marcela Gori conteste toute présentation de ces radiations comme un indice de fraude. “Cette présentation est particulièrement réductrice“, estime-t-elle. La vice-présidente du Foyer anderlechtois et présidente CPAS d’Anderlecht assure que toutes les demandes de radiations ont été demandées par le prestataire dans le cadre de ses obligations légales ou contractuelles. Les parquets de Bruxelles et de Hal-Vilvorde ont indiqué à L’Echo qu’aucune enquête judiciaire n’était ouverte concernant M.A. Solution.
Maxime Dieu – Photo : Google Street View