Rentrée scolaire sous tension : les syndicats préparent déjà la mobilisation
Entre les réaffectations, la hausse de la charge de travail et les inquiétudes sur les moyens accordés aux écoles, la rentrée s’annonce tendue dans l’enseignement francophone. Les syndicats veulent éviter de perturber les premiers jours de classe, mais des actions sont déjà programmées en septembre. La suite du mouvement dépendra notamment de la rencontre annoncée avec la ministre de l’Éducation le 1er septembre.
Le lundi 24 août, les établissements en Fédération Wallonie-Bruxelles rouvraient leurs portes à l’occasion de la rentrée des classes. En ce début d’année scolaire, l’envie de retrouver les élèves côtoie la colère provoquée par les dernières réformes. Tous les enseignants n’abordent cependant pas la reprise dans le même état d’esprit.
“C’est très partagé. Il y a des enseignants qui veulent entamer la rentrée tout à fait sereinement. Et il y en a d’autres qui sont encore dans les revendications et dans le combat”, explique Muriel Vigneron, présidente du SLFP-Enseignement (Syndicat Libre de la Fonction Publique).
Du côté du SETCa (principale centrale professionnelle de la FGTB), Adrien Rosman décrit un climat plus sombre. Selon le coordinateur communautaire dans l’enseignement libre, une partie du personnel se sent “perdue” ou “dégoûtée” face aux mesures appliquées durant l’année académique précédente.
“On assiste à des pertes d’emploi, à des réallocations et à des réaffectations dans d’autres établissements”, affirme-t-il. Qu’elles soient totales ou partielles, ces pertes constituent à ses yeux “un drame social relativement important”.
Le constat est également sévère à la CSC-Enseignement. “Dans tous les échos qu’on a eus jusque maintenant, il y a toujours un esprit de colère. Les enseignants, quels que soient les niveaux, sont toujours très remontés par rapport aux mesures”, appuie Fabrice Pinna, permanent pour la CSC enseignement. “Je pense que la ministre (Valérie Glatigny) est allée tellement loin que, sur le terrain, la confiance est complètement rompue”, déclare-t-il. “Désormais, il faut absolument qu’elle joigne enfin les actes à la parole”, conseille-t-il.
Le représentant syndical de la CSC cite notamment les mesures touchant la gratuité dans l’enseignement primaire, les repas gratuits dans certaines écoles, le minerval dans l’enseignement supérieur et l’ajout de deux périodes de cours pour une partie des enseignants du secondaire. Selon lui, le problème dépasse chacune de ces mesures. “C’est la vision de l’école de ce gouvernement qui pose un vrai problème aux enseignants”, déclare-t-il.
► Lire aussi | Enseignement : “Il n’y a jamais de marge de négociation avec Mme Glatigny”
“soit elle ment ouvertement ou soit elle dit des demi-vérités”
“Il n’y aura pas de pertes d’emploi”. C’est ce qu’a déclaré Valérie Glatigny, à Laurent Mathieu, à Matin Première. Cette dernière a réitéré ces propos dans l’émission Bonsoir Bruxelles animée par Fabrice Grosfilley.
Fabrice Pinna de la CSC revient sur ces propos tenus par la ministre. “Elle ment, chaque fois qu’elle prend la parole, soit elle ment ouvertement ou soit elle dit des demi-vérités“, déclare-t-il. Le permanent de la CSC lui reproche notamment son discours langue de bois sur la réforme d’ajout des deux périodes. “Elle dit à tout le mieux que ce seront des pertes de charges, à un moment donné, il faudrait arrêter de jouer avec les mots, des pertes de charges, c’est des pertes d’emploi” insiste-t-il.
► Lire aussi |Réforme dans l’enseignement : “Je suis tout à fait confiante qu’il n’y aura pas de perte d’emploi”
Une rentrée entre plusieurs écoles
L’une des principales inquiétudes porte sur l’organisation concrète du travail. Muriel Vigneron rappelle que certains enseignants nommés du degré supérieur doivent désormais prester deux heures supplémentaires. La mesure ne se traduit pas toujours par une disparition pure et simple de leur emploi, mais peut les obliger à répartir leur horaire entre plusieurs établissements.
“Il y a peu de pertes d’emploi chez les nommés, mais ils doivent parfois faire deux ou trois écoles ou implantations. Leur qualité de vie, tant privée que professionnelle, est impactée”, explique la présidente du SLFP-Enseignement. Cette réorganisation entraîne également des conséquences pour les enseignants temporaires. Plusieurs heures ont dû être attribuées aux membres du personnel nommés, laissant encore certains horaires sans titulaire lors de ce début d’année. “À ce stade, il y a encore beaucoup de temporaires ordinaires, donc pas prioritaires, qui ne sont toujours pas désignés”, rapporte Muriel Vigneron.
Adrien Rosman conteste, pour sa part, l’augmentation de la charge imposée à une partie du personnel. Il estime que cette mesure entraîne mécaniquement une réduction du volume d’emploi disponible. “Qui accepterait, dans n’importe quel secteur, de faire 10 % de travail en plus sans être rémunéré ?”, interroge le représentant syndical de la SETCa. Il reproche également au gouvernement d’avoir augmenté une charge calculée principalement sur les heures passées devant les élèves, alors que le travail comprend aussi les préparations, les corrections, les réunions et les formations.
“Le prof-bashing, ça doit cesser !”, ajoute Fabrice Pinna de la CSC. Le représentant du syndicat chrétien, appelle les gens à mesurer la charge de travail réelle des professeurs et à se défaire des stéréotypes qui leur collent à la peau. “Il faut arrêter avec cette image des fainéants qui sont en vacances pendant 4 mois et qui ne travaillent que 20 heures par semaine”, déclare-t-il. Ce dernier appuie son propos par une étude menée par la communauté flamande sur la charge de travail des enseignants, qui démontrerait qu’ils travaillent minimum 40 heures par semaine.
► Lire aussi |Colère des enseignants : le vote sur le décret-programme attendu dans la soirée après une importante journée de mobilisation
“Être prof ne fait plus rêver”
Les syndicats doutent que tous les établissements disposent des effectifs nécessaires pour commencer l’année dans de bonnes conditions. “Il n’y en a déjà pas assez (des postes) et on en supprime encore”, estime Adrien Rosman. Selon lui, la pénurie ne peut pas être comprise uniquement à partir du nombre total d’enseignants disponibles dans la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce dernier recommande d’aborder la problématique sous un angle socio-économique. La situation varie selon les matières, les écoles et les quartiers. Par exemple, un établissement de Molenbeek ne rencontre pas nécessairement les mêmes difficultés qu’une école d’Etterbeek. Les réalités peuvent différer aussi entre les zones urbaines et rurales.
Le manque d’enseignants formés ne constitue d’ailleurs qu’une partie du problème. Les absences de longue durée, les départs vers d’autres secteurs et les abandons rapides du métier contribuent également aux difficultés de recrutement. “On a des personnes qui quittent le métier parce que les conditions de travail sont pénibles”, affirme Adrien Rosman. Il évoque aussi les professionnels venus d’un autre secteur qui tentent une reconversion dans l’enseignement, mais renoncent parfois rapidement en raison des exigences du métier et d’une préparation pédagogique insuffisante.
“les écoles de la communauté française, tous réseaux confondus, ne disposent pas aujourd’hui de personnel en suffisance et de moyens suffisants pour accueillir les élèves. ce que le gouvernement est en train de faire, c’est aggraver cette pénurie”, affirme Fabrice Pinna. Il attire notamment l’attention sur le faible nombre de diplômés sortant des hautes écoles.
Un constat amer partagé par Maxime Delespes du collectif Mars Attacks. “La relève est en train de diminuer, Parce qu’être prof ne fait plus rêver”, déplore le professeur dans l’enseignement spécialisé.
Les débuts dans l’enseignement sont considérés comme une période particulièrement fragile. À Le SLFP attend notamment de connaître le contenu d’un nouveau projet de contrat à durée indéterminée annoncé par la ministre.
“On forme des enseignants, qui quittent précocement le métier, bien souvent, après quelques mois. Donc c’est une double perte : une perte d’argent public et une aggravation de la pénurie”, explique Adrien Rosman. Pour lui, un accompagnement limité à la première année ne suffit pas. Les nouveaux enseignants changent régulièrement d’établissement, d’équipe ou de fonction avant de stabiliser leur parcours. “Mieux accompagner les jeunes enseignants, cela ne veut pas dire les accompagner pendant leur première année, mais pendant les cinq premières années”, défend-il.
Une telle politique nécessiterait toutefois du temps, des formations pour les accompagnateurs et des moyens supplémentaires. Or, les syndicats estiment que les économies annoncées réduisent précisément les ressources disponibles.
► Lire aussi |“On va aller jusqu’au bout et durcir le ton” : le collectif “Mars Attacks” maintient la pression sur le gouvernement
Des économies qui toucheraient aussi les élèves
Les inquiétudes syndicales ne portent pas uniquement sur les conditions de travail. Adrien Rosman alerte aussi sur les conséquences des économies pour les élèves et les familles, en particulier les plus précaires. Il cite notamment la réduction de certaines enveloppes consacrées à la gratuité scolaire et aux repas gratuits dans les établissements accueillant des publics socialement défavorisés. “Ces publics déjà fragilisés vont devoir faire face à des choix entre des moyens de financement revus à la baisse et les repas gratuits pour les enfants qui n’ont pas nécessairement accès chaque jour à une alimentation complète”, affirme-t-il.
Dans l’enseignement supérieur, il pointe également l’augmentation du minerval. Selon le représentant syndical, cette hausse pourrait obliger davantage d’étudiants à travailler parallèlement à leur formation, voire à ralentir leurs études.
Le syndicat conteste par ailleurs le relèvement de certains seuils de réussite. Adrien Rosman redoute une hausse du redoublement dans un système scolaire qui en compte déjà beaucoup. “On a fait certaines estimations qui tendent à montrer qu’on risque d’aggraver ce coût de 90 millions
d’euros par an”, indique-t-il. Le montant avancé au cours de l’entretien sur le coût du redoublement et son éventuelle augmentation constituent toutefois des estimations syndicales qui devraient être confrontées aux indicateurs officiels.
Maxime Delespes, professeur en enseignement spécialisé et coordinateur dans le collectif Mars Attacks, revient sur cette mesure. “On est en train de faire miroiter un système méritocratique, alors que c’est de la foutaise ! Aujourd’hui, c’est l’école qui devrait être l’ascenseur de la société, l’effaceur d’inégalités. Mais elle est en train de les renforcer”, commente-t-il. “Il y a de la sidération de voir autant de réformes qui attaquent un projet de société. On a des réformes qui vont toutes dans le même sens, en s’attaquant à l’égalité des chances des élèves”, déclare-t-il.
Le 1er septembre comme premier rendez-vous
Les syndicats doivent rencontrer la ministre de l’Éducation le 1er septembre. Cette réunion sera l’un des premiers moments importants de la rentrée sociale. “Nous avons rendez-vous avec madame la ministre pour renouer le contact avec les organisations syndicales et nous présenter ce qui sera sur la table cette année scolaire”, indique Muriel Vigneron de la SLFP.
Adrien Rosman de la SETCa se montre plus critique. “On a une invitation à une réunion le 1er septembre. Nous avons demandé l’ordre du jour et l’objectif. Mais nous n’avons pas de réponse”, déclare-t-il. Il reproche également au gouvernement de ne pas avoir répondu à une demande syndicale visant à rencontrer les responsables des différentes matières concernées. Selon lui, la suite des mobilisations dépendra en grande partie des propositions présentées par le gouvernement.
Du côté de la CSC, Fabrice Pinna conteste l’existence même d’une véritable concertation. “Le calendrier des négociations, c’est facile : il n’y en a pas”, affirme-t-il. Selon lui, la ministre convoque les organisations syndicales pour leur présenter une feuille de route déjà définie, plutôt que pour négocier son contenu. “Un dialogue, ce n’est pas : je viens, je m’assois, vous écoutez et vous partez. Un dialogue, c’est un échange”, insiste-t-il.
La mobilisation a déjà commencé à s’organiser depuis mi-août. Un préavis du front commun couvre les actions de protestation et de grève du 17 août au 27 septembre. Il pourra être renouvelé. Des assemblées du personnel sont prévues afin de recueillir l’avis des travailleurs et de construire la suite du calendrier. Une manifestation en front commun a d’ailleurs déjà été annoncée à Liège le 10 septembre. Cette date est confirmée par les 3 représentants syndicaux interrogés.
Lors de l’entretien, Fabrice Pinna évoque également la possibilité d’actions régionales autour du 22 septembre, dont les modalités doivent encore être précisées. Il mentionne enfin le recours introduit contre le deuxième décret-programme devant la Cour constitutionnelle, dont la CSC attend la décision.
À ce stade, aucune succession de grèves longues n’est annoncée. Les formes d’action pourraient évoluer en fonction des réponses politiques obtenues lors de la réunion du 1er septembre.
► Lire aussi |Rentrée des classes: Valérie Glatigny veut “relancer le dialogue”
Éviter de prendre les élèves en otage
Les syndicats savent que les grèves perturbent les élèves et compliquent l’organisation des familles. Le SLFP souhaite donc commencer par des formes d’action limitées. “Il faudrait limiter le nombre de jours de grève et ne pas exagérer”, estime Muriel Vigneron. Elle évoque des arrêts de travail de cinquante minutes au maximum, destinés à informer le personnel et à recueillir l’avis des affiliés. “Et pas tous les jours, évidemment”, insiste-t-elle. La syndicaliste insiste sur la nécessité de préserver la rentrée. “Pour nous, c’est primordial qu’elle se passe bien, tant pour les enseignants que pour les élèves et les parents. Si on perturbe la rentrée scolaire, on risquerait de se mettre beaucoup de monde à dos”, explique-t-elle.
Fabrice Pinna de la CSC, assure lui aussi que l’accueil des élèves reste prioritaire, notamment dans l’enseignement fondamental et lors du passage en première secondaire. Il rappelle que les actions menées jusqu’à présent ont cherché à préserver autant que possible le parcours scolaire des enfants. “Les enseignants ont à cœur l’intérêt premier des élèves”, affirme-t-il. Selon lui, leur mobilisation ne concerne donc pas seulement leurs conditions de travail, mais aussi le fonctionnement général des écoles et les conditions d’apprentissage.
Adrien Rosman reconnaît lui aussi les conséquences des actions. Il estime néanmoins que la mobilisation vise à défendre l’école au-delà des intérêts individuels du personnel. “Les enseignants ne mènent pas ces actions uniquement pour leurs conditions de travail. Ils veulent sauver leur secteur”, affirme-t-il. “Nous veillons vraiment à toucher le moins possible au parcours de l’enfant”, insiste-t-il. “Vous aurez remarqué quand même que depuis le début du mouvement, nous n’avons pas mis en place de mouvements durs comme dans les années 90″, indique-t-il en relativisant la situation.
Selon lui, les syndicats ont jusqu’ici évité les mouvements longs qui pourraient entraîner la fermeture des écoles pendant plusieurs semaines. Cependant, le coordinateur de la SETCa tient à mettre en garde les autorités politiques : “Mais à un moment donné, l’objectif de défense de l’école prime sur la situation au moment T, des conditions d’apprentissage des enfants, puisque nous visons à ce que l’école soit sauvegardée”, rappelle-t-il.
“Les profs sont contents de pouvoir revenir à l’école et d’être en face de leurs élèves. Ils préféraient, de loin, être face à eux, en classe, pour pouvoir avancer avec eux”, rappelle Maxime Delespes, du collectif Mars Attacks.
► Lire aussi |Enseignement : “La balle est dans le camp du gouvernement”
Des revendications, mais aussi des alternatives
Les organisations syndicales réclament le retrait ou la révision des mesures qu’elles jugent les plus dommageables. Le SLFP estime cependant que la ministre ne reviendra probablement pas sur les réformes déjà inscrites dans le deuxième décret-programme. “Elle ne le ferait pas, elle l’a bien dit”, constate Muriel Vigneron. La présidente du SLFP demande avant tout que les syndicats soient entendus lors des prochaines discussions.
Le représentant de la SETCa avance plusieurs pistes alternatives. Il souhaite notamment mieux accompagner les nouveaux enseignants, réduire la taille de certaines classes, renforcer l’aide aux publics fragilisés et agir contre l’échec scolaire.
Il propose également de revoir le caractère irréversible de certains aménagements de fin de carrière. Des enseignants ayant quitté partiellement ou totalement le métier pourraient alors revenir s’ils le souhaitent, ce qui permettrait de récupérer des professionnels expérimentés dans cette fonction en pénurie.
Le calme avant la tempête ?
Les syndicats ne présentent donc pas la rentrée comme une journée de rupture immédiate. Leur priorité affichée reste l’accueil des élèves et la reprise des cours. Mais le calme des premiers jours ne signifiera pas l’abandon des revendications.
Le premier tournant se situera le 1er septembre, lors de la rencontre avec la ministre. Le second interviendra le 10 septembre, avec la manifestation annoncée à Liège. La suite dépendra des propositions du gouvernement et des décisions prises dans les assemblées du personnel.
Muriel Vigneron de la SLFP-enseignement privilégie, elle, des actions limitées afin de ne pas éloigner élèves et parents des revendications syndicales. Par contre, si aucun compromis n’est trouvé, Adrien Rosman avertit que le mouvement pourrait s’installer dans la durée.
“Que l’on soit très clair, soit le gouvernement prend la mesure de ce qui se passe et fait des propositions concrètes, fortes, soit le mouvement va s’installer, probablement jusqu’à la fin de la législature”, conclut Adrien Rosman.
► Lire aussi |Les règles bruxelloises sur les manifestations pas conformes aux droits humains, selon Amnesty International
David Mvano (st.)