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Être enseignant en Fédération Wallonie-Bruxelles, ça attire toujours ?

Moins de diplômés dans plusieurs filières pédagogiques, des débuts de carrière instables et un enseignant sur trois parti dans les cinq ans. Ce sont les constats accablants de  l’enseignement, qui peine à renouveler ses effectifs aujourd’hui. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les réformes et le manque de moyens renforcent les inquiétudes, sans faire disparaître les vocations pour autant. 

Lorsqu’elle était enfant, Émeline aimait déjà jouer au professeur dans la cours de récréation. Aujourd’hui en formation à la Haute École Léonard de Vinci, cette future enseignante déclare avoir trouvé sa voie. “Les stages m’ont encore plus confirmé que je voulais faire cela. Ça nous met directement dans le bain”, explique-t-elle. Le contact avec les classes a renforcé son choix plutôt que de le remettre en question. Elle se dit aujourd’hui “très contente” d’avoir choisi ces études et considère l’enseignement comme un métier particulièrement utile à la société.

Sa formation a toutefois modifié la représentation qu’elle s’en faisait. “Avant, je voyais surtout un professeur derrière sa chaise, qui enseignait aux élèves. Maintenant, je me rends compte de tout le travail derrière”, raconte-t-elle.

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Des jeunes professeurs naïfs face à une réalité implacable

Cette prise de conscience d’Émeline rejoint l’expérience de William, professeur de sciences depuis huit ans dans un établissement de Saint-Gilles. Lui aussi reconnaît être arrivé dans le métier “la fleur au fusil”, malgré plusieurs stages réalisés dans des écoles bruxelloises.

“On arrive parfois avec quelques illusions sur l’organisation et sur les moyens que l’on aura”, se souvient-il. Au cours de sa formation, il avait déjà découvert les écarts importants entre les établissements. Dans certaines écoles, un préparateur mettait le matériel scientifique à sa disposition. Dans d’autres, il ne disposait même pas d’un évier pour réaliser des expériences avec ses élèves.

Pour Hugues Draelants, sociologue de l’éducation à l’UCLouvain, cette confrontation au terrain est souvent vécue comme un “choc de réalité”. Les stages permettent de découvrir les classes, mais ne préparent pas toujours les futurs enseignants à l’ensemble des difficultés sociales, disciplinaires et relationnelles auxquelles ils seront confrontés sur le terrain.

“Les jeunes enseignants estiment souvent ne pas avoir été suffisamment préparés aux difficultés auxquelles ils vont être confrontés”, explique-t-il. Les conditions varient aussi fortement selon les quartiers et les publics accueillis. À Bruxelles, certains professeurs doivent notamment travailler avec des élèves qui ne maîtrisent pas encore le français ou qui connaissent des situations sociales et économiques particulièrement difficiles.

“Pour certains, la réalité du métier c’est de travailler avec des élèves qui sont de milieux très défavorisés. Souvent, les enseignants ne sont pas suffisamment préparés à cette diversité sociale et culturelle. Parfois, le contact avec le terrain peut déstabiliser un grand nombre d’enseignants”, résume-t-il. 

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La charge de travail invisible

La diminution de l’attrait ne s’explique pas uniquement par le salaire ou les réformes. Le métier lui-même s’est profondément transformé. Selon Hugues Draelants, la démocratisation de l’école a permis d’accueillir des élèves plus nombreux et socialement plus diversifiés. Cette évolution poursuit une ambition égalitaire, mais elle rend aussi le travail des enseignants plus complexe. Ceux-ci ne peuvent plus uniquement transmettre des connaissances. “Ils doivent aussi être des travailleurs sociaux, des psychologues et des éducateurs”, résume le sociologue. Les enseignants doivent donc gérer de nombreux autres problèmes, qui ne sont pas seulement liés à des questions pédagogiques, mais aussi à des difficultés sociales, familiales ou disciplinaires de chaque élève dans la classe. L’école doit par ailleurs rivaliser avec les écrans, les réseaux sociaux, Internet et l’intelligence artificielle pour maintenir l’attention des jeunes.

Dans son quotidien, William constate surtout l’importance croissante du travail administratif. Réunions, dossiers individuels, rendez-vous et changements réglementaires occupent une partie considérable de son temps. “Je veux préparer mes cours, faire découvrir des choses aux élèves et, en réalité, beaucoup de mon temps est utilisé à autre chose”, témoigne-t-il.

Il cite également l’accueil des élèves présentant des besoins spécifiques. “On nous demande de plus en plus d’individualiser dans des classes où les profils sont différents”, constate-t-il. Le principe de l’intégration lui paraît positif, mais il estime que les moyens humains et matériels ne suivent pas toujours.  Sans accompagnement suffisant, l’enseignant peut se retrouver démuni, tandis que l’élève ne bénéficie pas toujours de l’aide dont il a besoin.

Cette accumulation contribue à rendre invisible une partie du travail. Les heures passées face aux élèves ne comprennent pas les préparations, les corrections, les concertations, les réunions et le suivi administratif. Selon Hugues Draelants, les enquêtes situent généralement le temps de travail réel des enseignants autour de quarante heures par semaine.

Pour Émeline, cette réalité est précisément ce que l’opinion publique perçoit mal. “Le regard des gens ne reflète pas exactement la positivité du métier”, estime l’étudiante, qui découvre progressivement l’investissement exigé par la profession. 

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Une image qui s’effrite au fil du temps et des critiques

D’un point de vue historique, la place de l’enseignant dans la société a également changé. “L’enseignant, historiquement, c’était quelqu’un dans le village, qui faisait partie des quelques lettrés, des quelques personnes respectées comme les médecins. C’était le  détenteur d’un savoir”, explique-t-il. Selon le sociologue de l’UCLouvain, la démocratisation de l’enseignement supérieur, évoquée ci-dessus, a engendré une perte de rareté du métier et a permis d’alimenter les critiques infondées. “Beaucoup de gens se disent que ce n’est pas forcément un premier choix pour les meilleurs étudiants”, indique-t-il. Même les parents, qui sont éduqués maintenant, se permettent de juger à la fois les enseignants, leur savoir et leurs compétences”, déclare-t-il. 

“Je n’ai jamais compris pourquoi, en Belgique francophone, le professeur pouvait être aussi peu valorisé, alors qu’il est essentiel pour la société”, déclare Mathieu, enseignant dans une école secondaire d’Anderlecht.

1 enseignant sur 3 arrête le métier au bout de 5 ans

La pénurie permet parfois de trouver rapidement une place, mais elle ne garantit ni un horaire complet ni un poste stable. Les débuts de carrière sont souvent marqués par des contrats temporaires, des horaires répartis entre plusieurs établissements et des engagements tardifs.

Pour certains, ils s’avèrent que l’herbe est effectivement plus verte ailleurs. “J’avais une jeune collègue qui avait la moitié de son horaire dans une école, la moitié dans une autre école. Elle était toute seule avec un avec un son bébé. Elle avait besoin d’avoir une sécurité. Elle a donc quitté le métier et elle a passé des examens d’entrée à la police. Maintenant, elle est commissaire de police”, raconte Carol, enseignante dans une école secondaire d’Anderlecht. Pour certains jeunes professeurs, l’attachement au métier ne suffit pas à compenser l’absence d’un horaire complet et d’une situation professionnelle stable. “Aujourd’hui, elle est très contente de cette stabilité qu’elle ne trouvait pas dans l’enseignement”, confie-t-elle.

Selon Hugues Draelants, cette difficulté d’insertion constitue l’une des particularités du marché du travail enseignant en Belgique francophone. “Il faut souvent plusieurs années pour obtenir un statut permanent. Avant cela, les enseignants doivent parfois enchaîner des bouts de contrat, quelques heures à gauche et à droite”, explique-t-il.

Cette instabilité contribue aux départs précoces. Une étude de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de l’Université de Liège suivant un échantillon d’enseignants entrés dans le métier durant l’année scolaire 2017-2018 montre que 66,3 % de ces professeurs étaient toujours en activité cinq ans plus tard. Autrement dit, 33,7 % avaient quitté l’enseignement au cours de leurs cinq premières années. Le taux de départ était plus élevé parmi les personnes dépourvues d’un titre pédagogique. 

Ces chiffres donnent du poids au constat de William. Dans son entourage professionnel, il rencontre surtout des collègues qui hésitent à partir ou qui se disent “à bout”. “Ils changeraient bien, mais ils se sentent agrippés par leurs élèves”, rapporte-t-il. Selon lui, le contact humain et le sentiment de ne pas vouloir abandonner les jeunes constituent les principales raisons de rester. Lui-même n’a pas réellement envisagé une reconversion, mais il se demande parfois s’il pourra tenir pendant toute une carrière.

“Quand on voit les réformes, quand on augmente la charge de travail sans se soucier de l’impact sur le terrain, on se demande si ce sera tenable et pendant combien de temps”, confie-t-il. 

Quand la classe épuise

La charge de travail peut aussi peser sur la santé mentale des enseignants. “Certains collègues ont frôlé le burn-out à cause du surmenage”, explique William.

Selon lui, l’aide disponible dépend encore beaucoup de la direction et de la solidarité entre collègues. “Si vous avez une chouette équipe, il peut y avoir un esprit de corps. Mais sinon, il n’y a rien”, estime-t-il. Ici, il évoque le manque de soutien psychologique de proximité encadré par un dispositif dans son établissement.

Dans son école à Anderlecht, Mathieu constate que l’usure gagne aussi les enseignants plus expérimentés. “Bien sûr, il y a des jeunes qui abandonnent parce que le métier est difficile. Mais ce qui m’inquiète encore plus, c’est le nombre de professeurs de 40 à 50 ans qui tombent en dépression et changent de carrière”, témoigne-t-il.

Une enquête menée en 2023 auprès de 367 enseignants francophones du secondaire en Fédération Wallonie-Bruxelles indique que 40 % des répondants présentent un niveau élevé d’épuisement professionnel. La majorité des enseignants interrogés disent également se sentir épuisés dans leur travail.

Ce constat rejoint une recherche de l’Université de Liège, de 2021, consacrée au processus du burn-out chez les enseignants du secondaire en Fédération Wallonie-Bruxelles. Celle-ci pointe notamment les transformations du métier, l’évolution des attentes sociales et les directives ministérielles successives parmi les facteurs susceptibles de fragiliser leur bien-être.

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Les réformes, la goutte de trop 

À ces difficultés structurelles s’ajoutent les réformes récentes. Pour Hugues Draelants, elles interviennent dans un malaise enseignant beaucoup plus ancien qu’on le croit. “On parle d’un malaise enseignant depuis une trentaine d’années”, rappelle-t-il. Selon le sociologue, l’ajout d’heures non rémunérées pour une partie du personnel peut être vécu comme “la goutte qui fait déborder le vase”, car il renforce le sentiment que la charge réelle des enseignants reste méconnue.

Depuis 2021, le métier perd chaque année de plus en plus de membres du personnel enseignant, notamment à cause de la pénibilité du métier. On observe sur le graphique que cette tendance s’accentue en 2024, contexte marqué par plusieurs annonces de réformes (retraites, enseignements, etc…). Les chiffres de la Fédération Wallonie-Bruxelles montrent qu’au cours de ces 5 années, 3854 membres du personnel enseignant ont quitté le navire.

William établit un lien direct entre ces décisions et la perte d’attractivité. “Travailler plus pour gagner la même chose, voire gagner moins, cela ne vend évidemment pas du rêve”, tranche-t-il. Dans un contexte où plusieurs établissements, en Fédération Wallonie-Bruxelles, rencontrent déjà des difficultés à compléter leurs équipes, il s’interroge : “Qui voulez-vous attirer dans ces circonstances-là ?”

Au-delà de son effet matériel, il décrit un sentiment de manque de considération. Étant professeur dans le secondaire inférieur, certaines mesures ne le touchent pas directement, mais elles influencent sa perception de la manière dont le monde politique considère sa profession. “Ces mesures montrent tout le mépris que l’on a vis-à-vis de nous et de notre mission”, dénonce-t-il. Pour le professeur, l’école ne doit pas seulement préparer les élèves au marché de l’emploi. Elle doit leur donner “les outils pour comprendre le monde, le changer et s’émanciper”, indique-t-il.

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La flamme sous la craie

Malgré les difficultés, aucune personne interrogée ne décrit un métier condamné. Émeline estime que l’enseignement conservera une place essentielle face à l’intelligence artificielle et aux réseaux sociaux. Certes, ces outils peuvent modifier la formation et la relation des jeunes à l’information, mais ils ne suppriment pas le besoin d’un accompagnement humain. “Il y a beaucoup d’enjeux qui peuvent être négatifs, mais si on se bat, il peut y avoir un avenir positif pour ce métier”, affirme-t-elle.

William partage cette conviction. “Je pense que ça ne remplacera jamais le contact humain”, déclare-t-il. Selon lui, L’IA doit devenir un outil sur lequel les enseignants doivent se former afin de mieux accompagner les élèves dans son utilisation.  

Cependant, les priorités de William ne se situent pas sur ces problématiques, qui relèvent du long terme. S’il devait définir ses priorités à court terme, il commencerait par réduire la taille des classes, particulièrement au début du parcours scolaire. Il défend aussi la gratuité du matériel et des repas, ainsi qu’une réduction de la concurrence entre établissements.

En dépit de ses critiques, il conseillerait toujours ce métier à un jeune. “Je suis un éternel optimiste. C’est un métier magnifique, mais un métier pour lequel il faut se battre”, affirme-t-il. À ses yeux, l’enseignant ne peut plus se contenter d’observer les décisions qui transforment son travail. “On est obligé d’être acteur de tout cela”, conclut-il. 

L’enseignement continue donc d’attirer des personnes convaincues de son utilité sociale. Mais la vocation ne suffit plus à compenser l’instabilité des débuts, la charge invisible, le manque de moyens et le sentiment de dévalorisation. L’enjeu n’est donc pas uniquement d’amener de nouveaux visages devant les tableaux. Il est aussi de leur donner une raison d’y rester. 

Le mardi 1er septembre, une réunion entre les syndicats et la ministre de l’enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny (MR). En attendant cette réunion, les enseignants restent sur le qui-vive et ne compte pas lâcher l’affaire de sitôt. “Le seul espoir qu’elle peut me donner, c’est qu’elle revienne sur les réformes”, déclare William.

“Je crois que ce sont des négociations de façade et qu’il n’y a pas grand-chose qui va en sortir. Mais il faut tenir le plus longtemps possible, taper du poing sur la table et exiger des choses”, conclut Carol.

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