Sécheresse au Cinquantenaire : pourquoi tout le parc n’est-il pas arrosé ?
Ce jeudi, l’IRM a déclaré le code orange chaleur à Bruxelles. Malgré l’activation du code jaune sécheresse, Bruxelles Environnement concentre l’arrosage du parc du Cinquantenaire sur certaines plantations et laisse certaines zones suivre leur cycle naturel. Une gestion sélective qui révèle un enjeu plus large : l’adaptation des parcs bruxellois à des étés appelés à devenir de plus en plus chauds et secs.
Par une chaude après-midi d’été, le contraste saute aux yeux dès l’entrée du parc du Cinquantenaire. D’un côté, des bandes d’herbe encore vertes accueillent les promeneurs, les sportifs et les familles venues profiter de la fraîcheur relative des lieux. De l’autre, certaines pelouses ont pris une teinte jaune-brunâtre, marquant les effets de plusieurs semaines de chaleur et d’un déficit de précipitations.
Alors que la Région bruxelloise est placée en code jaune sécheresse et que les appels aux économies d’eau se multiplient, cette situation peut surprendre : pourquoi certaines zones continuent-elles d’être arrosées quand d’autres semblent livrées à elles-mêmes ? La réponse tient moins à une volonté de préserver l’esthétique du parc qu’à une stratégie de gestion de l’eau devenue indispensable face à des épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents dans tout le pays.
Des priorités d’arrosage bien définies

L’organisme chargé de l’entretien du parc du Cinquantenaire est Bruxelles Environnement. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’administration n’arrose pas toutes les surfaces vertes de la même manière. “La priorité est donnée aux jeunes plantations qui sont davantage fragilisées par la météo actuelle, leurs racines ne leur permettant pas de puiser l’eau en profondeur, mais aussi aux massifs, talus végétalisés et parterres à fleurs”, indique Lynn Tobbac, porte-parole de Bruxelles Environnement.
Autrement dit, la priorité est accordée aux végétaux les plus vulnérables. Cette manière de procéder explique pourquoi deux espaces pourtant voisins peuvent parfois présenter un aspect très différent. Cependant, elle n’explique pas tout.
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Pourquoi certaines pelouses souffrent plus que d’autres ?
Pour Mathieu Javaux, professeur à la Faculté des bioingénieurs de l’UCLouvain et spécialiste des interactions eau-sol-plante, plusieurs facteurs peuvent influencer la résistance d’une pelouse à la sécheresse. Comme spécifié précédemment, l’âge de la pelouse joue un rôle important. “Des pelouses un peu plus anciennes ont des racines un peu plus profondes”, explique-t-il. De ce fait, la pelouse sera capable d’aller chercher l’humidité plus loin dans le sol. “Il y a aussi les variétés qui comptent”, déclare-t-il. En effet, certaines sont naturellement plus tolérantes aux épisodes secs que d’autres.
Xavier Draye, professeur à la Faculté des bioingénieurs de l’UCLouvain, vient étayer le propos de son confrère. “Une pelouse, ce n’est pas uniquement une espèce végétale. Généralement, c’est un mélange. Vous aurez du trèfle, du dactyle…. Toute une série d’espèces qui ont des besoins en eau différents. Et qui réagissent différemment à la sécheresse”, explique-t-il.
De son côté, Émile Neymri, chercheur à l’École de géographie de l’UCLouvain, a étudié la question de l’évolution des sécheresses en Belgique et les causes du phénomène. Il souligne que des facteurs très locaux peuvent aussi intervenir et affecter l’humidité du sol. “Il y a peut-être des facteurs microclimatiques (liés à un lieu), liés à l’évaporation, la température, le vent, mais aussi les rayons du soleil”, indique-t-il. À noter que la présence d’ombre apportée par des arbres ou des bâtiments peut aussi être un facteur explicatif.
Le piétinement en cause
Un autre facteur est souvent également évoqué : le passage quotidien de milliers de visiteurs. Pour les experts interrogés, le piétinement n’est pas forcément le principal responsable du jaunissement observé. En revanche, il peut contribuer au compactage du sol. “Un sol compacté retient moins l’eau et favorise davantage le ruissellement”, explique Mathieu Javaux. Lorsque les pluies arrivent, l’eau s’infiltre alors plus difficilement dans le sol et profite moins à la végétation. Même constat du côté de Bruxelles Environnement, qui rappelle que les sols compactés sont plus sensibles tant aux périodes de manque d’eau qu’aux excès d’eau lors d’intempéries.
“Le fait de compacter la pelouse va la rendre plus imperméable. Donc quand il y aura de la pluie, il y aura moins d’infiltration”, explique Émile Neymri. Pour lui, rendre les sols plus perméables constitue un levier essentiel pour mieux stocker l’eau dans les espaces verts urbains.
“Le piétinement va rendre le sol plus compact. Un sol plus compact va se marquer par un système racinaire moins développé. Et forcément les racines, c’est elles qui vont chercher l’eau. Si elles vont chercher l’eau moins loin, elles en trouvent moins”, déclare quant à lui Xavier Draye, professeur à la Faculté des bioingénieurs de l’UCLouvain.
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Des sécheresses de plus en plus fréquentes et prononcées

Mais derrière l’état des pelouses du Cinquantenaire se cache une tendance plus large. La Belgique connaît depuis plusieurs années une succession d’épisodes de sécheresse marqués. Les étés 2018, 2023 et l’année actuelle s’inscrivent dans cette évolution observée par les climatologues depuis un certain temps. Plus largement, on peut observer, via les chiffres fournis par l’Institut Royal Météorologique (IRM), des chiffres records du nombre de jours de chaleur supérieurs ou égaux à 20 °C depuis 2018, expliquant ce phénomène des sécheresses plus fréquentes et prolongées.
Pour en rajouter une couche, ces chiffres sont appuyés par les observations du GIEC, un organisme chargé de faire le point sur l’état du climat, ses évolutions, ses causes et ses conséquences. “La plupart des rapports du GIEC signalent qu’il y aura de plus en plus d’événements extrêmes, il y aura donc de plus en plus de sécheresses”, rappelle Mathieu Javaux.
Le graphique ci-dessus montre que, sur la période étudiée, seules trois années comptent plus de 120 jours de chaleur supérieurs ou égaux à 20 °C : 2019 et 2023 avec 121 jours, ainsi que 2018 avec 132 jours. 2018 a battu un record vieux de 60 ans, détenu par 1959, qui comptait à l’époque 131 jours.
Néanmoins, le phénomène de sécheresse est plus complexe que cela. D’autres facteurs sont à prendre en compte. “Pour les causes climatiques de la sécheresse, les grandes composantes, c’est le déficit de précipitation, et l’autre partie c’est l’évaporation des sols”, indique-t-il. Émile Neymri explique que les phénomènes de sécheresse résultent souvent de la combinaison d’un manque de précipitations et d’une augmentation de l’évaporation due à des températures plus élevées. Non seulement il pleut moins durant certaines périodes, mais l’atmosphère réclame davantage d’eau lorsque la chaleur s’installe durablement. “Plus il fait chaud, plus l’atmosphère va avoir soif, et plus elle va enlever l’eau qui est présente dans les sols”, résume-t-il.
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Vers d’autres façons de concevoir les espaces verts ?
Face à cette évolution du climat, les spécialistes estiment que l’arrosage seul ne pourra pas constituer une solution durable. “Privilégier les espèces d’herbe qui sont tolérantes à la sécheresse, toutes les herbes ne se valent pas”, déclare Mathieu Javaux. “Prendre soin de son sol, avoir un sol qui est avec beaucoup d’humus, beaucoup de matières organiques, qui permet aux racines d’aller profondément. Ne pas arroser trop souvent pour permettre aux gazons de faire des racines profondes et ne pas s’habituer à l’irrigation systématique et avoir des racines superficielles”, ajoute-t-il.
Émile Neymri appuie le propos de son confrère de l’UCLouvain et va même plus loin. “Mettre plus d’espaces de végétation, donc réduire les zones où il y a du béton, cela va augmenter l’infiltration d’eau dans les sols et ça va augmenter le taux d’humidité”, déclare-t-il. Pour lui, l’efficacité potentielle de ce projet ne fait aucun doute. “L’augmentation de la végétation dans les villes, c’est la manière de rendre les villes beaucoup plus durables, que ce soit pour les sécheresses, pour les vagues de chaleur, ou pour les inondations”, résume-t-il. “Les pays nordiques, aux Pays-Bas, Copenhague, au Danemark, sont un peu exemplaires pour ça”, conclut-il.
À moyen terme, la question pourrait même dépasser celle de l’arrosage. Nos espaces verts devront peut-être progressivement s’adapter à des étés plus chauds et plus secs, en privilégiant des espèces capables de résister à ces nouvelles conditions climatiques exceptionnelles.
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David Mvano (st.) – Photo : BX1