L’édito de Fabrice Grosfilley : dernière ligne droite
C’est la dernière ligne droite, celle où tout se joue, avec son lot de dramatisation et de surenchère. C’est classique. Avec son lot d’incertitudes aussi, et cette fois-ci, l’issue des négociations est peut-être plus incertaine que d’habitude. Bart De Wever a donc, en théorie, jusqu’à vendredi pour aboutir à un accord. Le 31 janvier est la date qu’il s’est fixé pour y parvenir. Il a rendez-vous vendredi avec le roi Philippe et devra lui dire si oui ou non, après sept mois de négociations, il a pu aboutir à un accord. Annoncer une date butoir est une manière de mettre la pression sur les partenaires pour obtenir les concessions nécessaires.
Les signaux ne sont pas tous au vert. On parlera même d’un feu orange clignotant. Les cinq partis de la potentielle coalition Arizona ne se sont toujours pas mis d’accord sur leur programme socio-économique. Cela coince même sérieusement. Ce week-end, Bart De Wever a renoncé à réunir les cinq présidents de parti en séance plénière. Il s’est contenté de rencontres bilatérales et a renvoyé la réunion plénière à mercredi. C’est donc mercredi que la potentielle coalition reparlera de fiscalité, d’emploi, de pensions et de budget, tous ces sujets qui divisent profondément la gauche et la droite.
À gauche, Vooruit, le parti socialiste néerlandophone. À droite, la N-VA et le Mouvement Réformateur. Au centre, et en position d’arbitre, le CD&V et Les Engagés. Si on parle de feu orange clignotant, c’est parce qu’un bureau de parti de Vooruit a brandi une sorte de carton jaune samedi matin. Un certain mécontentement s’était fait entendre en interne sur l’indexation des salaires, qui n’aurait plus lieu qu’une fois par an, faisant perdre des milliers d’euros aux salariés sur l’ensemble de leur carrière. À l’inverse, la fameuse contribution des épaules les plus larges paraît, à ce stade, assez faible.
Le message des socialistes flamands est clair : si les deux négociateurs du parti, Conner Rousseau et Frank Vandenbroucke, n’arrivent pas à rééquilibrer la note au profit des plus modestes, ils s’exposent à un congrès qui pourrait très bien refuser la participation. La menace semble d’autant plus crédible que le parti frère, celui des socialistes francophones, ne retient pas ses critiques sur les projets de la coalition Arizona. “MR et Les Engagés avaient promis d’améliorer les revenus de 500 euros ; ce ne sera que 70 euros par an”, tonnait hier soir encore Paul Magnette sur RTL, dénonçant lui aussi le lissage de l’indexation des salaires et, surtout, le durcissement annoncé dans le secteur des pensions, qui risque, dit-il, de priver de nombreuses femmes de leur droit à la pension minimale.
Qu’il y ait des crispations dans la dernière ligne droite, ce n’est pas anormal. Que Vooruit menace du pire dans l’espoir d’obtenir de nouvelles concessions est presque une figure imposée dans ce genre de bras de fer. Plus Conner Rousseau et Frank Vandenbroucke pourront démontrer qu’ils se sont sévèrement battus, plus ils pourront convaincre leurs militants d’accepter un compromis. La remarque vaut (en théorie) dans l’autre sens pour la N-VA et pour le MR, même si, dans leur cas, il n’y a pas de réel suspense : l’accord, quel qu’il soit, sera validé. Ni Bart De Wever ni Georges-Louis Bouchez ne jouent leur avenir politique dans cette négociation, et ni l’un ni l’autre ne sont réellement contestés en interne.
Face à ces tensions, Bart De Wever a décidé de reporter les arbitrages finaux au dernier moment. Aujourd’hui et demain, les cinq présidents de parti laisseront le socio-économique de côté. Ils parleront de sécurité, d’immigration, de mobilité, d’énergie et de réforme de l’État. Cela pourrait déjà être compliqué sur certains de ces points. Mais on a déjà entendu certains signaux concernant Bruxelles, comme la fusion des zones de police, où Georges-Louis Bouchez et Maxime Prévot semblent avoir donné leur feu vert. Même chose pour la création d’un tribunal pour Hal-Vilvorde, qui semble acquise, ou pour un durcissement très clair de la politique migratoire.
Arrivés à mercredi, les cinq présidents de parti seront dans le “money time”. Il leur restera 48 heures pour conclure. C’est à ce moment-là que les thèmes socio-économiques reviendront sur la table, avec un grand marchandage comme les négociations “à la belge” savent en produire. “Je t’accorde ceci sur le budget, tu m’échanges cela sur les pensions.” À ce petit jeu, ceux qui ont les nerfs solides, peuvent se contenter de peu de sommeil ou qui savent se trouver des alliés sont ceux qui ont le plus de chances de trouver gain de cause.
Même si, à la fin, personne ne peut vraiment perdre : chacun devra avoir obtenu un trophée qu’il pourra brandir devant ses militants ou l’opinion publique. Pour qu’une négociation aboutisse, il ne peut y avoir que des gagnants. Quitte à ce qu’on découvre, un peu plus tard, que dans les détails de l’accord ou dans sa mise en pratique, ce n’était pas si bien négocié que cela.
Fabrice Grosfilley