Le dialogue est-il encore possible entre le monde de l’enseignement et le politique ? “Il faut joindre les actes à la parole”
Après plusieurs mois de mobilisation dans le secteur de l’enseignement, la fin de l’année scolaire approche à grands pas, mais la prochaine rentrée demeure entourée d’incertitudes. La pause estivale permettra-t-elle d’apaiser les tensions entre le monde enseignant et les responsables politiques ? Le dialogue pourra-t-il être renoué ? Autant de questions qui ont été abordées ce jeudi soir dans Bonsoir Bruxelles avec Fabrice Pinna et Alain Deneef.
Le débat consacré à l’enseignement, organisé ce jeudi, a mis en lumière les profondes fractures qui subsistent entre le pouvoir politique et les acteurs de terrain. Entre réformes contestées, mesures d’économies et difficultés organisationnelles, les échanges ont toutefois laissé entrevoir la possibilité d’un dialogue renouvelé, à condition que les déclarations d’intention se traduisent par des actes.
Au cœur des discussions, la question de la méthode employée par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans la conduite des réformes. Une critique qui est venue non seulement des syndicats mais également d’une partie de la majorité. Député au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour Les Engagés, Alain Deneef a reconnu l’existence d’un problème dans la manière dont les réformes ont été présentées et négociées avec les acteurs de l’enseignement : “On doit renouer les fils de ce dialogue. Ça va nécessiter de mettre de l’eau dans son vin des deux côtés mais pour la partie qui nous concerne, qui est la partie politique, nous allons œuvrer, nous les Engagés, à faire comprendre mieux qu’hier au MR, qui a la ministre de l’Éducation, qu’il faut aller à la rencontre des gens et qu’il faut dialoguer avec eux. Ça veut dire que nous ne sommes pas en phase avec certaines formes du dialogue qui a eu lieu, c’est-à-dire un dialogue très lacunaire ou tout simplement une absence de dialogue“, a-t-il déclaré.
Une prise de position qui n’est pas passée inaperçue auprès du secrétaire régional de la CSC Enseignement, Fabrice Pinna, ces propos marquent une évolution notable au sein de la majorité : “C’est un scoop de ce qu’on entend ici. Pour la première fois, on entend que Les Engagés ne sont pas sur la même ligne que le MR et ça c’est très bien. Par contre ce qu’il faut absolument maintenant, c’est joindre les actes à la parole“, a-t-il réagi.
Des tensions toujours vives
Si la perspective d’un dialogue plus constructif est saluée, le syndicaliste estime que les événements récents démontrent que la confiance est loin d’être restaurée. Fabrice Pinna a notamment dénoncé ce qu’il considère comme une contradiction entre les appels à l’apaisement lancés par le gouvernement et certaines décisions prises ces dernières semaines : “On ne peut pas, comme la semaine dernière, sur un plateau télé dire qu’il est temps de faire une trêve, qu’on tend la main, et la semaine suivante donner une nouvelle gifle au secteur de l’enseignement“, a-t-il affirmé.
Le responsable syndical a également évoqué la gestion de la récente vague de chaleur dans les établissements scolaires, sujet qui a fortement mobilisé les enseignants et les directions: “Ce qu’on vient de vivre cette semaine avec la canicule dans les établissements, avec une ministre qui se débat sur tous les plateaux pour dire que nous sommes en train de mentir, c’est inadmissible et ce n’est pas comme ça qu’on rétablit le dialogue“, a-t-il ajouté, estimant que la ministre de l’Éducation ne démontre pas encore sa capacité à recréer un climat de confiance avec le secteur.
Des réformes maintenues mais une méthode à revoir
Malgré ces critiques sur la forme, Alain Deneef a tenu à rappeler que Les Engagés continuent d’assumer les réformes décidées par la majorité : “Je dis que dans la manière et la méthode nous ferions très différemment de la ministre mais je dis aussi que nous assumons les mesures“, a-t-il précisé.
Cette position illustre la ligne défendue par le parti, celui de soutenir les orientations budgétaires et structurelles du gouvernement tout en plaidant pour une concertation plus importante avec le terrain. Parmi les mesures récemment annoncées figure notamment la simplification des plans de pilotage, une revendication récurrente des directions et des équipes éducatives. Dès la prochaine rentrée, ceux-ci passeront de quinze thématiques à cinq grandes dimensions. L’encodage sera facilité grâce à des menus déroulants et des cases à cocher simplifiées.
Le délai accordé aux établissements pour élaborer ces plans sera également allongé, passant de 110 à 150 jours ouvrables scolaires. Les échéances seront fixées en troisième et en sixième année afin de laisser davantage de temps aux équipes pédagogiques. Cette volonté de simplification s’inscrit dans une démarche plus large portée par l’outil participatif “Simplifi&Vous”, qui a déjà permis de récolter plus de 500 propositions émanant du terrain. Plusieurs procédures administratives pourront également être réalisées en ligne, notamment les recours, les demandes de dérogation et les notifications destinées aux écoles et aux familles.
Garantir l’emploi malgré les économies
Autre sujet majeur abordé lors du débat : les conséquences des mesures d’économies sur l’emploi des enseignants. Face aux inquiétudes suscitées par l’augmentation du temps d’encadrement dans le secondaire supérieur, la majorité MR-Les Engagés a déposé mercredi une proposition de décret visant à protéger les enseignants concernés.
Le texte prévoit que les temporaires prioritaires dont la charge diminuerait à la suite du passage de 20 à 22 périodes hebdomadaires conserveront jusqu’à la fin de l’année 2026 un volume d’emploi équivalent à celui dont ils disposaient début juillet. Des périodes complémentaires leur seront attribuées afin de réaliser des missions pédagogiques ou organisationnelles au sein de leur établissement.
Le décret doit être examiné selon une procédure d’urgence au début du mois de juillet afin de pouvoir entrer en vigueur dès le mois d’août.
Pour le syndicaliste Fabrice Pinna, ces mesures ne répondent toutefois pas à l’ensemble des préoccupations du terrain. Celui-ci regrette notamment le refus de reporter certaines réformes d’un an afin de laisser davantage de temps aux écoles pour s’organiser. “Lorsque l’opposition leur propose un décret pour repousser d’un an certaines mesures parce que sur le terrain ce n’est pas prêt, parce qu’ils doivent partir en vacances, ce qui est sur la table ne permet pas aux directions et à leurs secrétaires de partir sereinement “, a-t-il estimé.
Une confiance à reconstruire
Au-delà des mesures techniques et budgétaires, le débat a surtout mis en évidence une question de confiance. D’un côté, la majorité affirme vouloir simplifier les procédures et maintenir les réformes qu’elle juge nécessaires. De l’autre, la CSC Enseignement réclame davantage de concertation et une prise en compte plus importante des réalités vécues dans les établissements.
► Retrouvez Bonsoir Bruxelles du lundi au vendredi de 18h20 à 19h
■ Une interview d’ Alain Deneef et Fabrice Pinna au micro de Fabrice Grosfilley et Jamila Saidi M’Rabet dans Bonsoir Bruxelles