Quelle est la place des femmes dans l’espace public ? “L’urbanisme produit aussi des inégalités”
Apolline Vranken, coordinatrice de l’association L’Architecture qui dégenre, était l’une des invitées de l’émission Bonsoir Bruxelles ce vendredi soir. Au cœur de la discussion, la place des femmes dans l’espace public.
En Belgique, 91 % des jeunes femmes déclarent avoir déjà subi du harcèlement dans l’espace public : sifflements, remarques sexistes, regards insistants ou attouchements. Des comportements encore largement répandus dans les rues, les transports ou les espaces publics.
Les chiffres de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes montrent aussi que plus de 84 % des violences dans l’espace public sont commises par des hommes. Conséquence directe, 12 % des femmes disent se sentir souvent ou toujours en insécurité dans l’espace public, contre 8 % des hommes.
Pour tenter d’y répondre, la Belgique s’est dotée en 2014 d’une loi contre le sexisme dans l’espace public, qui prévoit des sanctions pouvant aller jusqu’à un an de prison et 1000 euros d’amende. À Bruxelles, la Ville développe également différentes initiatives pour lutter contre ces violences et intégrer davantage la question du genre dans les politiques urbaines.
Mais pour Apolline Vranken, la question dépasse largement le cadre des sanctions. “On doit absolument garder en vue notre horizon qui est la fin du patriarcat et l’égalité effective entre tous et toutes. Cela impliquera un changement profond dans notre société, dans les mentalités, les pédagogies… mais aussi dans les façons d’aménager la ville“, explique-t-elle.
Selon la coordinatrice de l’association, l’urbanisme lui-même peut produire ou reproduire certaines inégalités: “Il faut s’intéresser à la fabrique de la ville et à ce qu’elle produit ou reproduit comme inégalités, y compris de genre“, souligne-t-elle.
Aujourd’hui encore, la question du genre reste peu intégrée dans la conception des villes. “On voit que le genre est un impensé en architecture et en urbanisme. Il est encore trop peu pris en compte”, observe Apolline Vranken. Pourtant, intégrer cette dimension pourrait avoir des effets concrets: “Prendre en compte le genre a une incidence positive sur le sentiment de sécurité, sur le sentiment de légitimité et sur l’occupation effective de l’espace public par les femmes et les minorités”.
Certaines réponses sécuritaires peuvent même produire l’effet inverse de celui recherché. “On pourrait penser au dispositif de surveillance. Beaucoup de personnes issues des minorités témoignent que la surprésence de la police ou des caméras, au lieu de renforcer la sécurité, intensifie plutôt le sentiment de contrôle des corps qu’elles subissent déjà au quotidien“, explique-t-elle. L’association plaide plutôt pour des dispositifs de “coveillance”, basés sur la présence et la visibilité dans l’espace public. “Cela implique de reconnecter les rez-de-chaussée à la rue, de créer des connexions visuelles. Tout cela permet de se sentir à l’aise et bien dans l’espace public”, précise Apolline Vranken.
Un autre enjeu concerne la diversité des usages dans la ville. “Si on veut davantage d’usagères dans l’espace public, il faut proposer une diversité d’usages”, insiste-t-elle. Concrètement, cela signifie imaginer des espaces où l’on peut “courir, danser, jouer”, mais aussi favoriser la mixité des fonctions dans les quartiers. “Ne pas avoir uniquement des bureaux, rendre visibles les femmes dans l’espace public, par exemple à travers les noms de rues… mais ce n’est pas en féminisant à 100 % l’espace public qu’on atteindra l’égalité“, conclut la coordinatrice.
■Interview d’ Apolline Vranken dans Bonsoir Bruxelles, au micro de Fabrice Grosfilley et de Jamila Saidi M’rabet
La Rédaction