“Le moment est grave et inquiétant, tous les contrepouvoirs sont attaqués par les mesures politiques”
“Tous les contrepouvoirs sont attaqués de façon plus sévère qu’auparavant” par les mesures politiques, a mis en garde Sibylle Gioe, présidente de la Ligue des droits humains, lors de la présentation mercredi du rapport annuel de l’association. Les différents auteurs du document dénoncent des attaques graves contre la justice, les médias, la société civile, mais aussi les droits des personnes en difficultés socio-économiques et réfugiées.
Après un an de gouvernance Arizona au fédéral, les différents auteurs du rapport, tous directement impliqués dans les matières qu’ils représentent, estiment qu’il s’agit d’un moment inédit en raison de l’ampleur des attaques. “La particularité de l’instant politique est que l’ensemble des piliers de la démocratie est mis à mal en même temps“, alerte Sibylle Gioe.
■ Reportage Anaïs Corbin
Symbole d’un État de droit en bonne santé, la justice n’est plus à même, selon le rapport, d’assurer sa mission fondamentale: garantir les droits de chacun et préserver une paix sociale. Malgré plusieurs manifestations des magistrats en 2025, Laurent Sacré, président de l’Association syndicale des magistrats, estime que la promesse d’un refinancement à hauteur d’un milliard d’euros reste encore “très floue”. Outre les problématiques matérielles, qui vont du délabrement des infrastructures à un manque d’effectifs concret, la LDH dénonce la façon dont l’État belge s’affranchit des décisions de justice lui ordonnant notamment d’accueillir des demandeurs d’asile. Malgré des astreintes cumulées dépassant plusieurs millions d’euros, la Belgique refuse de payer et met en œuvre “la politique migratoire la plus stricte qu’elle ait connue”, selon les mots de la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt (N-VA).
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Pressions économiques et climat de “brutalisation”
Le constat n’est guère plus réjouissant du côté des médias, rudement mis à mal par de nombreuses restructurations marquées par des licenciements ou la réduction du nombre de freelances sollicités. La diminution des subsides du service public (RTBF) ainsi que la volonté de la ministre des Médias Jacqueline Galant (MR) de réduire le nombre de médias locaux inquiètent également.
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Autre point d’inquiétude: le projet de fusion entre les groupes de presse IPM et Rossel qui, s’il est validé par l’Autorité belge de la concurrence, conduira “à la concentration de l’écrasante majorité de la presse écrite quotidienne francophone au sein d’un seul groupe“. Aux pressions économiques s’ajoute un climat de “brutalisation” à l’encontre des médias visés par des menaces, notamment du président du MR Georges-Louis Bouchez à l’encontre d’une journaliste de la RTBF. L’arrestation du journaliste indépendant Thomas Haulotte alors qu’il couvrait une action de désobéissance civile contre l’extrême droite semble quant à elle incriminer l’acte même d’informer le grand public, dénonce la LDH.
“Cesser toute ingérence“
Troisième contre-pouvoir, la société civile n’est pas épargnée. L’avant-projet de loi du ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR) qui permettrait au gouvernement de dissoudre par arrêté royal des organisations portant atteinte “à la sécurité nationale ou à l’ordre démocratique” est au cœur des préoccupations. “L’ensemble des termes employés sont très vagues. L’avant-projet évoque par exemple l’extrémisme, sans le définir clairement“, note Isabelle Doyen, juriste au service d’études de la FGTB. “De plus, il ne revient pas à l’État, mais bien à la justice de trancher, pour éviter l’arbitraire.”
Le tissu associatif dénonce encore la diminution de la déductibilité fiscale des dons, entérinée en décembre. La réduction d’impôt pour les dons passe de 45 à 30%, de façon rétroactive pour toute l’année 2025. Résultat, la Ligue des droits humains s’attend à une diminution des dons de 10 à 20%, alors qu’ils bénéficiaient à des structures souvent sur la corde raide, parmi lesquelles figurent des banques alimentaires ou la Fondation contre le cancer. “C‘est une véritable attaque sur nos financements alors que le secteur associatif essaye déjà de pallier à tout ce sur quoi l’État a perdu la main en matière sociale”, s’insurge Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux. La non-indexation des subventions de la Fédération Wallonie-Bruxelles est également décriée.
Dans un tel contexte, la Ligue des droits humains demande au gouvernement fédéral de “respecter le système démocratique, de défendre les contrepouvoirs et de cesser toute ingérence“. Elle appelle les citoyens à exercer pleinement leurs libertés politiques en soutenant les plus précarisés et en s’engageant pour des causes qui leur tiennent à cœur.
Avec Belga