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“Des groupes qui étaient jusque-là protégés se retrouvent aujourd’hui directement menacés par la rue” : Bruxelles face à de nouveaux profils précarisés

Bruxelles ne dort plus tranquille. Dans la rue, on croise désormais des femmes avec enfants, des travailleurs qui peinent à boucler les fins de mois, et même des retraités contraints de dormir dehors. Le sans-abrisme ne se limite plus aux hommes isolés. Il touche aujourd’hui toutes les couches de la population. Face à l’explosion des besoins et à la fragilisation des protections sociales, la capitale se retrouve confrontée à une crise profonde, à laquelle les réponses d’urgence ne parviennent plus à apporter des solutions durables.

Mercredi, 800 sacs de couchage ont été distribués à des associations bruxelloises par l’organisation ORIG-AMI. Depuis dix ans, l’ASBL agit sur le terrain en fournissant chaque hiver des tentes, des kits d’urgence et du matériel de couchage aux personnes sans abri, grâce au soutien de donateurs privés et d’entreprises. Une aide précieuse, mais largement insuffisante face à l’ampleur du phénomène. “On a largement dépassé la barre des 10 000 sans-abri rien qu’à Bruxelles”, alerte Xavier Van der Stappen, coresponsable de projet chez ORIG-AMI. “Et ce chiffre ne tient même pas compte des populations fluctuantes, comme les sans-papiers ou certains demandeurs d’asile, qui ne sont pas systématiquement pris en charge.”

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Pour les associations, la situation s’est nettement aggravée depuis la crise sanitaire. “Suite au Covid, on a doublé le nombre de sans-abri. Les centres étaient saturés, les jauges limitaient l’accueil, et beaucoup de personnes précaires se sont retrouvées à la rue. On l’a ressenti immédiatement sur le terrain“, explique-t-il. Le profil des personnes concernées s’est, lui aussi, profondément transformé. “On voit apparaître des travailleurs, des femmes avec enfants, des retraités qui n’arrivent plus à faire face aux charges, notamment énergétiques. C’est une précarité nouvelle, très inquiétante.” 

Une crise sociale et politique 

Si la distribution de sacs de couchage reste vitale pour soulager l’urgence, elle ne fait qu’effleurer la réalité du problème. Comme le souligne Marie Verhoeven, sociologue à l’UCLouvain spécialisée dans les inégalités sociales, derrière ces besoins immédiats se cachent des transformations économiques et sociales profondes qui fragilisent un nombre croissant de personnes : “On assiste à un affaiblissement progressif des filets de sécurité sociale que l’État social avait construits. Les politiques économiques et sociales se sont durcies, réduisant les protections face aux périodes de transition professionnelle et aux vulnérabilités.” Selon elle, la précarisation du marché de l’emploi, combinée à la diminution des mécanismes de protection sociale, fragilise un nombre croissant d’individus.

À Bruxelles, cette dynamique est accentuée par la concentration de populations déjà vulnérables. “Les grandes villes regroupent davantage de personnes précaires sur le plan économique, social et culturel. Des groupes qui étaient jusque-là protégés se retrouvent aujourd’hui directement menacés par la rue”, analyse-t-elle. Elle pointe également le rôle central du marché du logement, largement soumis aux logiques privées. “La hausse continue des loyers, la pénurie de logements décents à bas prix et la spéculation immobilière produisent une pression énorme. Réguler davantage ce marché est une urgence. Le logement doit être considéré comme un droit fondamental, ce qui suppose des politiques beaucoup plus volontaristes.”

Sur le terrain, ces constats trouvent un écho direct dans l’expérience des travailleurs sociaux. Au service social du CPAS de la Ville de Bruxelles, on évoque une réalité de plus en plus complexe. “Nous accueillons un public très varié : sans-abri belges, personnes en séjour illégal, travailleurs précaires. Les demandes explosent, mais les solutions restent limitées. Les centres d’hébergement sont saturés, les logements de transit sont rares et temporaires. On agit souvent dans l’urgence, comme avec un pansement, sans pouvoir offrir de réponses structurelles.”

Parallèlement, le manque de moyens constitue un frein majeur. “Nous manquons de budget, de places et de structures. Beaucoup de bâtiments sont pourtant vides à Bruxelles  (hôtels, bureaux,…) mais il est très difficile d’y accéder pour en faire des lieux d’accueil. Les politiques actuelles peinent à trouver un équilibre entre réponse d’urgence et accompagnement durable.”

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Pour Xavier Van der Stappen, cette logique d’urgence perpétuelle est vouée à l’échec. “Distribuer des sacs de couchage, c’est indispensable, mais cela reste un sparadrap sur une situation catastrophique. Sortir les gens de la rue, c’est avant tout un choix politique. Certains pays, comme le Danemark, le Portugal ou l’Italie, ont mis en place des politiques ambitieuses de logement adapté et de suivi social. En Italie, par exemple, 84 % des personnes sorties de la rue n’y retournent pas. Cela montre que ce n’est pas une fatalité.”

Marie Verhoeven partage ce constat et insiste sur les effets destructeurs de la vie dans la rue. “La rue provoque une déliaison sociale, avec des conséquences graves sur la santé mentale et physique. Sans logement stable, il est presque impossible de se réinsérer dans la vie sociale et professionnelle. Le logement constitue la base de toute sécurité d’existence.” Elle critique également les politiques sécuritaires de dispersion des sans-abri, jugées contre-productives. “Déplacer les personnes empêche tout suivi et va à l’encontre des solutions durables.”

Dans un contexte budgétaire tendu, les associations tirent la sonnette d’alarme. “Les subsides diminuent alors que les besoins augmentent. Ce ne peut pas être aux citoyens et aux petites ASBL de combler les lacunes structurelles”, regrette Xavier Van der Stappen. Une inquiétude partagée par le CPAS, qui redoute une aggravation de la crise dans les mois à venir.

Azad Yagirian

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