“Je ne veux pas qu’on me plaigne, je veux qu’on sache”: les témoignages de violences policières se multiplient
Plusieurs témoignages rapportent des faits de violence ainsi que le non-respect de certaines règles de la part de la police lors de la manifestation nationale de vendredi dernier. La police de son côté invite à considérer avec prudence ce qui circule sur les réseaux sociaux.
■ Reportage de Louis Dominé
Il lui aura fallu quelques jours avant de publier son témoignage sur les réseaux sociaux. Pauline n’en revient toujours pas de la tournure qu’a pris la manifestation contre les mesures du gouvernement Arizona à Bruxelles vendredi dernier.
“Au cours de la manifestation, j’ai été exposée à des gaz lacrymogènes et à des jets d’autopompe. À 15h50 je m’assurais de l’absence de projectiles au sol pour que personne ne se blesse, je convainquais les jeunes aux alentours de ne pas attiser la confrontation et je protégeais une dame désorientée d’un imminent jet d’autopompe non annoncé. À 15h55, une trentaine de policiers en tenue anti-émeute nous ont engloutis”, écrit cette enseignante bruxelloise ce jeudi sur Facebook. “Vers 16h00, en fin de cortège, à hauteur du numéro 20 du Boulevard de l’Empereur, j’ai été prise dans un dispositif d’encerclement policier, communément appelé ‘nasse’.”
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Cette mère de famille énumère ensuite la suite des évènements : privation de liberté, fouille au corps, caniveau, menottes, cachot. “J’étais la seule adulte parmi une vingtaine d’adolescent·e·s enflammé·es et exténué·es, tous.tes traversé·es par la même adrénaline, le cerveau en mode survie. On s’est inquiété·es pour nos proches, on s’est entraidé·es, on s’est raconté des blagues, on a eu froid, on a eu soif, on s’est soutenu·es, on a retenu nos larmes et nos numéros de téléphones par cœur pour prendre de nos nouvelles le lendemain.”
Pauline sera finalement libérée à 23h55. “D’abord noyée dans l’adrénaline, maintenant c’est la sidération qui prend le dessus“, écrit-elle. “Avec les jeunes on essaye de donner du sens à cet événement traumatisant, révoltant et injuste qu’on a vécu ensemble, mais pas pour les mêmes raisons ni avec les mêmes conséquences. (…) Je ne veux pas qu’on me plaigne, je veux qu’on sache.” Décidée à ne pas se taire, ni à laisser faire, Pauline compte déposer plainte auprès du Comité P, l’organe de contrôle de la police. “Si le but de tout ça c’était qu’on se taise, qu’on se cache, qu’on ne recommence plus, c’est raté.”
“Pour moi c’était très important de diffuser ce témoignage parce que cela rend compte de la manière avec laquelle on est accepté par les forces de l’ordre dans l’espace public“, confie-t-elle ce vendredi à BX1. “C’est très dur de lire ou d’entendre des choses de la part de personnes qui ne sont pas concernées et qui n’étaient pas là, et d’être complètement décrédibilisée de mes paroles ou de mon vécu par rapport à ça.”
Mais ce qui choque le plus Pauline, c’est la banalisation de la violence. “Et encore moi j’avais choisi d’être là, mais la violence ciblée à l’encontre des jeunes racisés qui étaient là pour porter un message, cela me plonge dans une sidération sans nom. Cette sidération va mettre du temps à passer et le fait d’en parler, c’est aussi une manière pour moi de traiter ces informations et que cela serve à quelque chose.”
Les témoignages se multiplient
Des témoignages comme celui-là, la Ligue des Droits Humains (LDH) en a reçu plusieurs ces derniers jours. “Des jeunes en particulier qui ont subi des coups très violents. Des jeunes qui, parfois, ne prenaient même pas part à la manifestation qui ont été frappés, injuriés dans la rue, voire même dans les fourgons de police“, explique son directeur Pierre-Arnaud Perrouty. “Malheureusement ce sont des choses que l’on a déjà pu voir, mais ce qui est très choquant ici, c’est que cela concerne principalement des gens très jeunes, des mineurs, ce qui impose normalement une prudence particulière et des règles particulières.”
Le Service Droit des Jeunes de son côté tient des permanences téléphoniques et sur rendez-vous pour apporter une aide sociale et juridique aux jeunes qui en font la demande. Suite aux manifestations de ces derniers jours, ce service a aussi recueilli plusieurs témoignages. “Des jeunes entre 17 et 18 ans qui rapportent des coups de matraque reçus au visage. Un jeune notamment nous a contacté en direct des urgences, un autre a du être opéré de la clavicule“, détaille le directeur du SDJ de Bruxelles, Pierre-Yves Rosset, qui précise que ces jeunes sont parfois accompagnés de leurs parents. Le SDJ insiste lui aussi sur la prudence à avoir lorsque des mineurs sont présents en manifestation. Il plaide dans ces cas-là pour l’interdiction de gaz lacrymogènes, étant donné l’impact de la toxicité de ces gaz sur les enfants. “On demande une approche plus orientée droits de l’enfant et droit des jeunes.”
Un usage de la force “complètement indiscriminé”, dénonce la Ligue des Droits Humains
Pour la LDH, il y a un vrai problème de disproportion de la force et de gestion de ces manifestations. “Au prétexte de quelques casseurs, cela rejaillit sur l’ensemble des manifestants“, déplore Pierre-Arnaud Perrouty. “On a vu l’usage de la force complètement indiscriminé avec des gaz lacrymogènes qui impactaient tout le monde, casseurs ou pas casseurs ; avec des nasses, cela veut dire que des gens étaient coincés avec des gaz lacrymogènes, parfois avec des problèmes de santé, avec de l’asthme… La police agit de manière complètement aveugle dans ces moments-là.”
Dans ce contexte, il rappelle la difficulté de faire aboutir une plainte. “Malheureusement une plainte sans élément probant, sans image ou certificat médical a quasiment aucune chance d’aboutir.” Ces preuves sont d’autant plus difficiles à récolter que certains policiers ne portent pas de plaquette d’identification, voire interviennent en civil en portant des cagoules. “Cela les rend totalement inidentifiables même quand ils sont filmés, cela empêche donc les poursuites. (…) Cela fait trop longtemps qu’on le dénonce à la Ligue des droits humains : il y a trop de cas de violences policières qui ne sont pas poursuivis ni en matière de sanction disciplinaire ni même en justice. Il y a donc clairement un sentiment d’impunité.”
La police met en garde contre des fragments de vidéo isolés
Contactée, la zone de police de Bruxelles-Capitale/Ixelles appelle à la prudence à propos des images circulant sur les réseaux sociaux. “Nous avons pris connaissance des séquences vidéo transmises. Il convient toutefois de souligner qu’il s’agit de fragments isolés, filmés à des moments précis, qui ne permettent pas à eux seuls de restituer l’ensemble de l’intervention, son déroulement ni le contexte dans lequel les policiers ont été amenés à agir“, réagit-elle. “Concernant les affirmations relatives à un usage disproportionné de la force ou à des propos qui auraient été tenus par certains policiers, nous ne pouvons confirmer ces éléments sur la seule base d’extraits vidéo ou de témoignages partiels. Si des plaintes officielles concernant des faits précis sont portés à notre connaissance, cela fera naturellement l’objet des vérifications nécessaires.”
La police confirme par ailleurs que plusieurs personnes, dont des mineurs, ont été privées de liberté dans le cadre du dispositif policier mis en place à la suite de la manifestation de vendredi dernier et des incidents survenus dans le centre de Bruxelles.
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V.d.T. – Photo : Belga