La prison est-elle la solution face au trafic de drogues? “C’est un carnet d’adresses pour les organisations criminelles”
Des détenus qui dorment à même le sol, des chefs de réseau qui, même incarcérés, continuent de diriger leur trafic par GSM interposé… La situation dans les prisons belges inquiète. Régulièrement dénoncée par le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil, elle pose une question de fond : les prisons deviennent-elles de plus en plus difficiles à contrôler ? La question était au cœur du débat ce vendredi soir dans Bonsoir Bruxelles.
Mohamed Bercha, président de la CSC des prisons à Bruxelles et surveillant à la prison de Haren, ainsi qu’Eliott Vanoeteren, coprésident de l’Observatoire international des prisons en Belgique, sont revenus sur une situation qui peine à s’améliorer : la surpopulation carcérale.
Plus de 13.000 détenus pour environ 11.000 places, la Belgique compte aujourd’hui plus de détenus que ses prisons ne peuvent normalement en accueillir. Une situation qui met sous pression l’ensemble du système pénitentiaire, des infrastructures aux agents pénitentiaires. Pour Eliott Vanoeteren, le constat est sans appel : ” C’est intenable “. Selon lui, la réponse ne peut toutefois pas se limiter à construire de nouvelles prisons: “On ne fait qu’investir dans les prisons, en construire de nouvelles, et il faut se rendre compte qu’un détenu coûte plus cher à l’État belge qu’un instituteur “.
Pour les deux invités, le manque de personnel constitue également un problème majeur. Davantage de moyens humains sont nécessaires pour assurer la surveillance des détenus, mais aussi pour permettre un véritable accompagnement et préparer leur sortie de prison. L’autre piste évoquée consiste à développer davantage d’alternatives à l’incarcération lorsque celle-ci n’est pas indispensable.
La drogue au cœur du problème carcéral
Autre constat avancé durant le débat : 50 % des détenus auraient un lien avec la drogue. Cette réalité pose une question fondamentale sur l’efficacité de la prison comme outil de dissuasion : “Ça montre que la prison ne dissuade pas de se lancer dans le trafic de drogue. Il faut envisager d’autres solutions” souligne Eliott Vanoeteren. Selon lui, la Belgique peine surtout à reprendre le contrôle d’un phénomène qui dépasse largement les murs des établissements pénitentiaires. “On n’arrive pas à endiguer un phénomène, il faut réussir à le contrôler. Les gens ont toujours consommé de la drogue et, tant qu’il y aura des marges financières aussi énormes à se faire, les gens voudront continuer à en vendre parce que l’ascenseur social est cassé” explique M. Vanoeteren.
Le coprésident à l’OIP défend notamment une réflexion autour de la légalisation du cannabis et de la dépénalisation, accompagnée d’un renforcement des politiques de santé : ” Ce qu’il faut faire, c’est reprendre le contrôle des politiques de légalisation du cannabis, par exemple, et de dépénalisation, et réinvestir dans le soin“.
Une autre difficulté apparaît lorsqu’on s’attaque directement aux réseaux criminels. Arrêter les trafiquants ou les chefs de réseau permet-il réellement de faire disparaître le trafic ? Pour les deux invités, c’est un cercle vicieux qui se crée. Le risque serait au contraire de voir d’autres acteurs prendre immédiatement leur place. “Quand vous supprimez des têtes d’affiche, les commanditaires, d’autres gens vont prendre cette place en ayant des dynamiques très agressives pour reprendre le contrôle. Donc, évidemment, on perd le contrôle et la situation devient plus dramatique” explique Eliott Vanoeteren. Des propos que confirme le président de la CSC des prisons à Bruxelles, Mohamed Bercha. Une logique de remplacement qui contribuerait à maintenir les réseaux malgré les arrestations successives.
La prison, une école du crime ?
Mais la problématique ne s’arrête pas au trafic de drogue. La prison peut-elle elle-même favoriser les connexions entre criminels ?
Mohamed Bercha, qui travaille au quotidien au sein de la prison de Haren, affirme observer directement la poursuite de certaines activités criminelles derrière les barreaux: “Ce sont des organisations criminelles internationales. C’est là qu’il faut mettre la pression et être intransigeant“.
Les détenus incarcérés en Belgique ne viennent d’ailleurs pas uniquement du pays. Cette diversité peut, selon lui, favoriser la constitution de nouveaux réseaux. “On fait un carnet d’adresses dans la prison. Ce sont tous des détenus qui ne se connaissaient pas et qui se rencontrent” déclare Mohamed Bercha.
Une situation qui fait naître une interrogation particulièrement préoccupante : la prison peut-elle devenir un lieu de recrutement, de rencontre et de structuration pour certaines organisations criminelles ? Pour Mohamed Bercha, la réponse est claire : ” La prison aide à l’organisation criminelle, c’est un carnet d’adresses. ”
Les GSM, un fléau derrière les barreaux
Parmi les difficultés rencontrées quotidiennement par les surveillants pénitentiaires figure également l’utilisation de téléphones portables clandestins. Mohamed Bercha décrit une lutte permanente contre leur circulation : “On fait des fouilles tous les jours. On saisit des GSM et, deux ou trois jours plus tard, le détenu en récupère”. Les agents pénitentiaires continuent pourtant leurs contrôles, assure-t-il : “La sécurité est faite, on fait notre travail, mais c’est vrai que la téléphonie et les stupéfiants rentrent et c’est un fléau“.
Des téléphones qui permettent notamment à certains détenus de maintenir des contacts avec l’extérieur et, dans certains cas, de continuer à participer à des activités criminelles malgré leur incarcération. Face à cette situation, la question des conditions de travail des agents pénitentiaires revient également au premier plan. Surpopulation, manque de personnel, circulation de stupéfiants et de téléphones clandestins : les surveillants doivent assurer leur mission dans un environnement de plus en plus complexe.
Un préavis de grève a d’ailleurs été déposé pour le 6 septembre prochain. Le mouvement devrait durer cinq jours.
Pour les intervenants du débat, une réponse durable ne pourra pas reposer uniquement sur la construction de nouvelles prisons. Elle devra aussi passer par davantage de personnel, des alternatives à l’incarcération lorsque cela est possible, mais également une réflexion plus globale sur la lutte contre le trafic de drogue et la réinsertion.