Rue de la Loi : on peut marier deux cultures… mais pas deux carrières politiques

Bea Diallo sera-t-il candidat aux élections présidentielles en Guinée ? Apparemment, l’intéressé se tâte et devrait préciser sa position au cours d’une conférence de presse à Conakry, la capitale de la République de Guinée. La Guinée-Conakry, à ne pas confondre avec la Guinée-Bissau et la Guinée Équatoriale, ancienne colonie française, a obtenu l’indépendance en 1958. 12 millions d’habitants, en majorité musulmans, avec des forêts tropicales au sud, et les portes du Sahel au nord. La Guinée a pour voisin le Sénégal et le Mali au nord, le Sierra Leone au sud. Voilà pour le cours de rattrapage en géographie.

Bea Diallo, on le connaît bien à Bruxelles. Il a d’abord fait une carrière de boxeur,  champion intercontinental à 7 reprises et même champion du monde en 2007, catégorie super-moyens. L’homme est ensuite entré en politique. Député bruxellois pendant 15 ans entre 2004 et 2019, et depuis 2006 il est échevin de la commune d’Ixelles, en charge notamment de l’emploi et de la jeunesse.

Qu’on se comprenne bien. Que Bea Diallo ait envie de devenir président de la République de Guinée est son droit le plus absolu. Qu’il se sente porté par un appel de la jeunesse locale est enthousiasmant et on se doute qu’il est difficile de résister à ce grisant appel. Et l’hypothèse d’une victoire n’est pas si farfelue, il faut se rappeler que dans un pays voisin de la Guinée, le Liberia, c’est le footballeur Georges Weah qui occupe la présidence de la République. Oui, le Georges Weah qui a joué avec Monaco ou le PSG et s’était présenté une première fois en 2011, n’avait pas été élu, mais était devenu sénateur et avait finalement remporté la présidentielle suivante en 2018. C’est vrai qu’être un sportif à l’envergure internationale, est évidement un atout quand il faut se faire connaître des électeurs, leur faire valoir votre dynamisme, votre volontarisme, votre optimisme aussi, autant de qualités dont Bea Diallo ne manque pas.

Là où le bât blesse, qu’on a un peu de mal avec cette candidature, c’est que Bea Diallo est un élu bruxellois. Qu’il s’est présenté à l’électeur en 2018 pour les élections communales et en 2019 pour les élections régionales (c’est vrai, en avant-dernière position, en soutien de liste, sans intention de siéger vraiment, mais il avait quand même obtenu plus de 3 000 voix). La dernière fois qu’on a entendu Bea Diallo sur de nombreuses antennes dont celle de BX1, c’était il y a moins d’une semaine pour un combat de boxe caritatif qu’il organisait au profit de l’Afrique, en particulier au profit d’actions de formation au Congo et en… Guinée. Ce midi, on se sent doublement floué. Parce que tous ceux qui ont payé leur billet pour ce gala de boxe, comprennent qu’ils ont indirectement contribué à une action de propagande électorale. Bea Diallo a récolté des fonds pour la Guinée. C’est altruiste et généreux. Mais si Bea Diallo l’a fait en sachant qu’il aurait des ambitions politiques dans la semaine qui suit…  c’est super moyen, pour pas dire un peu lourd.

Bea Diallo, s’il veut vraiment faire carrière politique en Guinée, va devoir fatalement s’installer sur place. Qu’il soit ou qu’il ne soit pas élu, on aurait du mal à comprendre qu’il puisse mener campagne depuis Ixelles. Dans cette affaire, il y a forcément un électeur cocu, c’est soit le l’électeur bruxellois, soit l’électeur guinéen. Mais on ne peut pas être à la fois à Conakry et à Ixelles. On ne peut avoir des responsabilité politiques à la fois en Afrique et en Europe. Et ceux qui ont un peu de mémoire se rappelleront d’un ancien bourgmestre d’Ixelles qui était élu à Bruxelles et maire en France, dans une localité où il avait sa résidence secondaire… cette mauvaise tradition locale n’est pas à l’honneur de la vie politique ixelloise.

Qu’on se comprenne toujours bien. L’appartenance à une double culture n’est pas le problème. Pouvoir se revendiquer de deux pays est une richesse. Ça nous permet à Bruxelles d’avoir une vie culturelle, un sens de la tolérance, une ouverture aux autres. On ne doit pas choisir entre deux pays quand les deux vous ont façonné, vous appartiennent autant que vous leur appartenez. On peut aimer deux pays, deux langues, deux cultures, même trois ou quatre. Les identités; ça s’additionne, ça se mélange, le métissage nous étoffe, nous permet de grandir. Avoir une double carrière politique, en revanche, n’est pas possible. C’est une duperie, un manque de respect aux électeurs. Un engagement politique sérieux repose sur l’exclusivité et la constance. On ne change ni de parti, ni de pays, en cours de mandat (sauf à considérer que votre parti a tellement changé que votre position y est devenue intenable, et encore). Avoir une double culture, c’est très bien. Avoir un double parcours politique, c’est tromper ses électeurs des deux côtés. 

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15 janvier 2020 - 17h40