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“Ces messages racistes ou sexistes font partie de notre vie”

Voici quelques jours, la coprésidente d’Ecolo, Rajae Maouane, a publié sur les réseaux sociaux une vidéo reprenant les messages racistes et sexistes qu’elle reçoit quotidiennement. Cette réalité, elle fait partie de la vie de nombreuses femmes et hommes politiques, tous partis confondus. Tous veulent en parler parce qu’ils ont la possibilité d’avoir une caisse de résonance. Tous espèrent que cela changera.

Rentre dans ton pays”, “Un vrai Belge pour nous représenter, une fois”, “On est envahi”, “Va faire de la politique au Congo”…. la liste des messages à caractère raciste reçue par les femmes et hommes politiques bruxellois est longue. “Dès qu’on devient une personnalité publique, cela arrive, explique la secrétaire d’Etat en charge de l’Egalité des chances, Nawal Ben Hamou (PS). Cela fait partie de la vie.”

“J’ai commencé ma carrière politique parce que je voulais lutter contre ce racisme et les discriminations, se rappelle Rachid Madrane (PS), président du parlement bruxellois. C’était un moteur pour moi. La loi Moureaux qui condamne ces propos date de 1981 et est toujours utile.” Lorsqu’il est élu, Rachid Madrane a rapidement fait l’objet de propos racistes mais cela restait plus contenu qu’aujourd’hui. “On ne disait pas les choses en face. Avec les réseaux sociaux, cela libère la parole.”

Cette parole décomplexée, la députée Viviane Teitelbaum (MR) la note également. “Parfois sur les marchés, on me demandait de quelle origine était mon nom. Je répondais allemande et on ne me croyait pas,on voulait entendre que j’étais juive, mais cela allait rarement jusqu’à l’insulte antisémite. Par contre, sur les réseaux sociaux, j’ai reçu des menaces de mort en tant que juive et aussi des messages haineux parce que je suis une femme.”

Des messages en fonction de l’actualité

Lorsque les député.e.s prennent positions sur les réseaux sociaux ou dans les médias, les messages s’intensifient. “Personnellement, j’ai eu un pic en 2010 et en 2018 suite à des débats que j’ai tenus. Quand je publie quelque chose, je le fais toujours quand j’ai le temps pour modérer ensuite”, se souvient Viviane Teitelbaum. “Sur les réseaux, je vois qu’on m’interpelle quand il s’agit des débats sur le genre”, commente Margaux De Ré, députée écolo. “C’est surtout lorsque je suis en campagne électorale”, reconnaît David Weytsman, député MR.

Depuis qu’elle est devenue une élue, Nawal Ben Hamou n’a eu de cesse de se battre contre les préjugés sexistes et racistes. Lors de sa prestation de serment à la Chambre en 2014, elle reçoit une remarque d’un autre député sur son physique. Ensuite, ce sont des messages quotidiens sur ses profils Facebook ou Twitter. De la drague, du harcèlement puis du racisme aussi mais elle ne répond pas. Elle bloque les personnes.

Gladys Kazadi (cdH) a aussi découvert la violence des réseaux sociaux en devenant d’abord conseillère communale à Berchem puis députée régionale. “A l’école, les camarades tenaient des propos racistes mais les professeurs recadraient. Quand je me suis engagée en politique, dès l’université, j’ai eu des commentaires racistes. En tant que députée, c’est tous les jours. Nous sommes exposées et cela fait partie de notre réalité.”

“Même si cela arrive très régulièrement, je trouve que nous ne devons pas tomber dans la victimisation, commente le député Sadik Köksal (DéFi). Evidemment, il y a des discriminations. Je n’ai pas eu un travail parce que j’étais d’origine étrangère mais il faut se relever et devenir encore plus fort. Cela ne me détruit pas. Au contraire.”

Pour Viviane Teitelbaum, ces messages sont extrêmement blessants. “J’ai eu peur pour ma vie. Cela peut aller très loin et tout c’est accéléré avec les réseaux sociaux. Les gens se sentent protégés par l’anonymat.”

Peu de plaintes

En 2019, 951 dossiers pour discrimination ont été ouverts auprès d’Unia. Chaque année, le centre enregistre 10% de plaintes supplémentaires mais cela reste très bas par rapport au vécu. Rachid Madrane, Nawal Ben Hamou, David Weytsman, Sadik Köksal, Margaux De Ré, Gladys Kazadi n’ont jamais porté plainte mais ils encouragent toutes les victimes à le faire. “Quand on voit que les gens portent plainte et que cela est classé sans suite, cela décourage”, reconnait Gladys Kazadi.

Seule Viviane Teitelbaum l’a fait. A plusieurs reprises. “Et pour la première fois, une personne a été condamnée après deux ans de procédure, nous confie-t-elle, venant de recevoir le jugement. On ne passe jamais totalement au-dessus de tels propos. Et il ne faut pas. En tant que parlementaires, nous devons parler pour ceux qui ne peuvent pas le faire.”

Un moment charnière

Avec le décès de Georges Floyd et la manifestation du dimanche 7 juin, la parole se libère. Un peu comme ce fut le cas voici quelques années avec le mouvement #metoo. “Il y a une prise de conscience de la part de l’ensemble de la population. Il y a des moments comme ça dans l’histoire qui font évoluer les mentalités”, analyse Viviane Teitelbaum.

“Les personnes d’origine étrangère commencent aussi à sortir des conditions de vie des premières générations. Nous, on nous appelle la beurjoisie, explique Rachid Madrane. Nous pouvons plus nous exprimer car nous avons des métiers comme médecin, avocat. Cela change. Il faut des exemples aussi pour les jeunes. Et oui,le 5e personnage de l’Etat dans la constitution peut être un président de parlement d’origine étrangère.”

“Ce sont des débats dont on ne parlait pas voici quelques années, ajoute Gladys Kazadi. Il faut recontextualiser notre histoire commune. La colonisation en fait partie et il faut des historiens des deux côtés. Il est aussi important d’avoir des excuses de la part de la Belgique pour avancer. J’espère que nous sommes à ce moment charnière.”

Agir rapidement

Aujourd’hui, les réseaux sociaux créent une immédiateté. Les lois, elles, mettent du temps, à l’image du plan interfédéral de lutte contre le racisme promis depuis 2001 comme l’a rappelé Rajae Maouane lors de son interview sur BX1. “Le cyberharcèlement est une réalité, ajoute Margaux De Ré. Il faut que nos lois le prennent en compte. Tout est très complexe actuellement car cela n’a pas été prévu par le législateur.” Nous devrions avoir une évaluation de notre arsenal juridique. La loi Moureaux a le mérite d’être là mais est-elle suffisante?” s’interroge Viviane Teitelbaum.

Lire aussi : Rajae Maouane : “J’ai pris la parole pour les anonymes qui ne peuvent dénoncer ces insultes racistes et sexistes” (vidéo)

Au niveau de la Région bruxelloise, Nawal Ben Hamou travaille sur la question. “80% des messages d’insultes sont faits sur les réseaux sociaux sans profil anonyme mais il est compliqué de remonter jusqu’aux personnes. Heureusement, l’Union européenne commence à mettre la pression sur les grands réseaux pour qu’ils modèrent les propos et soient responsabilisés. Nous, nous avons décidé de donner des moyens aux associations de terrain pour qu’elles luttent contre ce racisme et ce sexisme. Chaque année, un million d’euros est consacré à la lutte contre les discriminations.”

Changer les mentalités reste la chose la plus complexe. “C’est pour cela qu’il faut des exemples de réussite, qu’il faut plus de personnes d’origine étrangère dans la police, chez les pompiers. Il ne faut surtout pas jouer la carte du communautaire”, conclut Rachid Madrane.

Vanessa Lhuillier – Photo: Belga/Nicolas Maeterlinck

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19 juin 2020 - 07h10
Modifié le 19 juin 2020 - 11h34