“L’état de droit démocratique est le perdant de la pandémie”

L’état de droit démocratique est-il aussi une des victime du covid-19? Les restrictions imposées à nos libertés individuelles étaient-elles proportionnées et surtout légales. Ce sont les questions que soulèvent le professeur en philosophie du droit à l’ULiège, Nicolas Thirion, dans son ouvrage Le confinement par les nuls.

Le titre de votre ouvrage est dans la provocation. C’était le but affiché de votre pamphlet?

Oui. Le but n’était pas de faire une description mais aussi de titiller le lecteur et l’opinion publique sur les différentes dérives. La volonté était de provoquer pour susciter la réflexion et le débat.

Le droit a été le grand perdant de cette épidémie pour vous. 

Ce qui a perdu, c’est l’état de droit démocratique. A la fois, les grandes décisions doivent donner lieu à une délibération publique et transparente devant le parlement et d’autre part, les pouvoirs constitués doivent agir dans le respect de certains principe fondamentaux. Dans les deux cas, l’Etat belge ne s’est pas conformé à ses propres principes. Je trouve qu’il y a quelques chose d’un peu étranger d’imaginer voir un premier ministre belge pousser des cries d’orfraie contre les méchants polonais ou les méchants hongrois alors qu’il s’exonère un peu facilement de ses responsabilités en ce qui concerne ses multiples violations de l’état démocratique.

Mais est-ce que la situation sanitaire n’exigeait pas d’aller plus vite et de prendre des mesures plus sécuritaires?

Cela revient à dire que quand le but est noble et digne de respect, n’importe quel moyen doit pouvoir être utilisé. Or, en démocratie, la fin ne justifie pas nécessairement tous les moyens. Il faudrait se faire à l’idée qu’autant l’objectif sanitaire est essentiel, autant le respect de la procédure l’ait. Il n’y a pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre.

Vous parlez du droit à la désobéissance dont celui des juges à ne pas appliquer la loi. Cette désobéissance aurait dû être plus forte?

Je pense que les pouvoirs constitués n’ont pas joué le rôle qu’on pouvait attendre d’eux. C’est problématique et on peut se poser la question de savoir si les citoyens peuvent à un moment donné, rentrer dans une désobéissance. On ne devrait pas avoir à choisir.

Les experts et les médias n’ont pas votre respect non plus. Les experts pour vous ont cédé aux lumières des médias qui ont plus fait de la propagande que leur travail de contre pouvoir. Est-ce un dysfonctionnement pour vous?

Je reproche à certains experts de mélanger la science et l’opinion. Quand les experts se mettent à décider et que les politiques se cachent derrière les experts pour ne pas prendre leurs responsabilités, cela ne va pas. Et pour les médias, je pense que la plupart des médias, la plupart du temps, au nom de l’urgence et d’une cause supérieure, n’ont pas tout à fait jouer le rôle de chien de garde de la démocratie. Il y a des dossiers qui ont été ouverts mais sur les dérives de l’état de droit démocratique, je ne pense pas que la presse a été en pointe.

On a parlé quand même du contrôle du parlement et de la loi Pandémie. Est-ce que pour vous, on va dans le bon sens?

Pour des textes de cette nature, tout dépend de la façon dont ils vont être appliqués. On a décrété cet état d’urgence épidémiologique. Le parlement a 15 jours pour le conforter. La question sera de savoir si les parlementaires vont jouer leur rôle d’analyse des données et s’ils joueront leur rôle de contrôle de l’exécutif. Si c’est le cas, cela sera un progrès mais si on continue alors la loi Pandémie sera simplement un simulacre d’état de droit démocratique.

■ Interview de Nicolas Thirion, professeur de philosophie du droit à l’ULiège par Vanessa Lhuillier