Le folklore et l’humanité, l’édito de Fabrice Grosfilley

Ce vendredi, Fabrice Grosfilley évoque dans son édito le retrait de la ducasse d’Ath du patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco.

La ducasse d’Ath ne fera plus partie du patrimoine immatériel de l’humanité. C’est ce qu’a décidé. L’UNESCO, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. C’est le personnage du sauvage, référence à l’époque coloniale, qui est la raison de ce retrait.

Ath, c’est à 48 km de Bruxelles. Une distance conséquente à l’échelle de la Belgique, mais microscopique à l’échelle de l’UNESCO. Si vous avez déjà entendu parler de la ducasse d’Ath, c’est probablement à cause de cette polémique liée au personnage du sauvage. Grimé de noir, censé représenter un Amérindien au départ, mais qui a pris progressivement les traits d’un Africain. Le sauvage défile sous bonne garde parce qu’il tente de s’enfuir, et son comportement est ouvertement outrancier, les Athois l’ont même surnommé “le dégoûtant” pendant tout un temps.

Ce personnage n’est apparu qu’à la fin du 19ie siècle. On est en pleine époque coloniale. À l’époque, à Ath, il y a aussi un char chinois, un char écossais, des Bédouins, des Grecs. Un exotisme de pacotille qui a, en grande majorité, disparu. À l’exception de la barque des Napolitains et du sauvage qui sont toujours bel et bien présents.

Ce personnage du Sauvage et sa posture dévalorisante ont attiré bien longtemps l’attention des associations antiracistes. Les premières interrogations remontent à la libération quand des GI afro-américains venaient de libérer la Belgique. Mais jusqu’à récemment, les Athois avaient refusé de retirer leur personnage. Dernier épisode, la mise en place d’une commission citoyenne qui devait réfléchir à la question. Retirer le sauvage, ou quitter la liste du patrimoine immatériel de l’humanité.

Finalement, ce n’est pas Ath qui a décidé, c’est l’Unesco. La ducasse est donc retirée de la liste. Décision prise à la demande de plusieurs pays africains, dont le Botswana. Et si la Ducasse veut candidater à nouveau, elle devra retirer le fameux personnage. Ce qui se passe à Ath est la suite logique des polémiques sur les black faces, ces visages maquillés de noir, une mode lancée par des acteurs blancs pour se moquer de la culture noire aux États-Unis.

Alors, y avait-il moyen pour la Ducasse Ath de faire évoluer son folklore pour conserver le label de l’Unesco ? À l’évidence, la réponse est oui. Ce personnage du sauvage qui n’apparaît qu’en 1873 n’est pas le cœur de la tradition. On aurait pu s’en passer. La tradition, ce n’est pas un bloc fixe et monolithique qu’on ne peut jamais faire évoluer.

On va prendre un exemple d’adaptation qu’on connaît bien en région bruxelloise. C’est la tradition des noirauds. Ils apparaissent à la même époque que le sauvage dans les années 1870. Une organisation qui, chaque année, au mois de mars, fait la tournée des restaurants pour récolter des fonds en faveur des enfants défavorisés. En 2015, les noirauds ont aussi été accusés de participer à ce phénomène du black face. Ils ont eu la sagesse de revoir leur maquillage. Celui-ci est désormais noir, jaune, rouge. « Nous avons une mission caritative, alors pourquoi susciter l’animosité ? Nous devons évoluer » expliquait leur coordinateur à l’époque.

À Ath, on a préféré ne rien changer. En 2019, pourtant, l’Unesco avait déjà retiré son agrément au carnaval d’Alost qui faisait défiler des chars antisémites. C’était un avertissement que les Athois auraient pu prendre en compte. Quand on a la fierté de participer au patrimoine de l’humanité, on a le devoir de comprendre que cette humanité, on a le devoir de la représenter toute entière. 

Un édito de Fabrice Grosfilley