“Nous n’en pouvons plus” : les habitants de Cureghem appellent le Roi et la Reine à l’aide
Depuis des années, les habitants de Cureghem alertent sur la dégradation des conditions de vie dans leur quartier. Cette fois, ils ont décidé d’interpeller directement le couple royal “au sujet de la situation devenue invivable” dans cette partie d’Anderlecht.
Signé par 220 riverains, le courrier revient sur les nombreux problèmes qui gangrènent le quartier. Trafic et consommation de drogues, violences, incivilités, manque de propreté, font partie de la liste des griefs. “Au quotidien, nous faisons face à des scènes qui ne devraient jamais devenir ordinaires : cris, hurlements, bagarres liées au deal, dépôts clandestins, sacs-poubelles éventrés sur la voie publique, personnes urinant et déféquant dans l’espace public, présence de seringues souillées, de feuilles d’aluminium, de pailles et d’autres traces manifestes de consommations. Rue après rue, le quartier donne l’image d’un territoire laissé à lui-même.”, expliquent les riverains.
■Reportage de Simon Breem et Yannick Vangansbeek
Des opérations sont mises en place pour tenter de redresser la situation. Début avril, la commune d’Anderlecht organisait une nouvelle édition de l’opération “Quartier Net”. Quelques jours après, nos équipes constataient que les rues étaient à nouveau jonchées de détritus. De la même manière, les signataires dénoncent une présence policière accrue après une fusillade, mais qui ne perdure pas dans le temps. Le groupe de riverains demande dès lors des plans structurels et à long terme pour endiguer la dégradation du quartier.
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La lettre complète :
“À Leurs Majestés le Roi et la Reine,
À Mesdames et Messieurs les Ministres, Secrétaires d’État, Parlementaires, Bourgmestres, Échevins et mandataires publics concernés,
Aux autorités communales, régionales, fédérales et judiciaires compétentes,
Aux cabinets ministériels, aux administrations concernées, ainsi qu’aux médias,
À nos voisins et voisines,
Nous vous écrivons aujourd’hui pour vous adresser un appel solennel au secours au sujet de la situation devenue invivable à Cureghem, à Anderlecht.
Depuis des années, les habitantes et habitants alertent, signalent, interpellent, témoignent. Depuis des années, les constats s’accumulent sur la dégradation du quartier, et depuis des années, le sentiment dominant est celui de parler dans le vide. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les interpellations citoyennes disponibles sur le site de la commune d’Anderlecht, ou de parcourir les très nombreux articles de presse consacrés à la situation de Cureghem. Aujourd’hui, les citoyens se sentent abandonnés.
Cureghem n’est pourtant pas un quartier sans valeur. C’est un quartier central, stratégique, vivant, profondément humain, riche de sa diversité, de ses solidarités, de ses voisinages et de ses habitants. C’est un quartier avec un potentiel immense. Mais ce potentiel est aujourd’hui gravement compromis par une accumulation de phénomènes qui rendent la vie quotidienne de plus en plus difficile, voire impossible : trafic de stupéfiants, grande précarité, incivilités répétées, saleté structurelle, agressions, vols en pleine rue et en plein jour, insécurité, dégradation de l’espace public, sentiment d’impunité.
Au quotidien, nous faisons face à des scènes qui ne devraient jamais devenir ordinaires : cris, hurlements, bagarres liées au deal, dépôts clandestins, sacs-poubelles éventrés sur la voie publique, personnes urinant et déféquant dans l’espace public, présence de seringues souillées, de feuilles d’aluminium, de pailles et d’autres traces manifestes de consommations. Rue après rue, le quartier donne l’image d’un territoire laissé à lui-même. Nous croisons chaque jour des personnes en errance et en situation de dépendance, dans une détresse humaine extrême, livrées à elles-mêmes dans un quartier déjà saturé de nuisances et de déchets. Cette misère sociale appelle évidemment une réponse digne, humaine et structurelle. Mais sa concentration dans un même périmètre, sans réponse suffisante sur le fond, contribue aujourd’hui à une dégradation générale de la qualité de vie, de la sécurité et de la dignité de toutes et tous.
À cela s’ajoute une autre réalité : les marchands de sommeil. Favorisée par la concentration de la précarité sociale, la vulnérabilité de nombreux habitants et une tolérance administrative persistante, la prolifération des marchands de sommeil qui mettent les habitants dans des conditions de vie indignes, contribue également à la dégradation continue du cadre de vie. Certaines occupations irrégulières de logements, notamment par le biais de sous-locations non autorisées, engendrent des nuisances, des troubles de voisinage et des problèmes de sécurité persistants. Les réponses institutionnelles actuelles peinent à apporter des solutions réellement efficaces, ce qui fragilise davantage la qualité de vie dans le quartier et génère des difficultés importantes pour des propriétaires respectueux des règles élémentaires en matière de conditions de logement.
Dans ces contextes, la mise en place d’un cadre clair, contraignant, s’impose comme une nécessité. Un cadre qui garantirait l’application stricte et équitable du RRU, sans tolérance variable ni interprétation opportuniste. Un cadre qui poserait clairement des procédures d’intervention définies, auxquelles les autorités ne pourraient pas s’y soustraire ou en retarder l’exécution. Un tel cadre permettrait à la fois de protéger les habitants, dont la sécurité et la qualité de vie sont aujourd’hui gravement compromises, de soutenir les propriétaires de bonne foi et de fixer des instructions, démarches et procédures claires et efficaces, faisant gagner un temps précieux à l’ensemble des acteurs concernés.
La mise en place d’un cadre clair définissant précisément les procédures, démarches et délais applicables aux demandes de permis d’urbanisme permettrait d’en réduire également la durée et les coûts fort onéreux, tout en améliorant la lisibilité et l’efficacité de l’action administrative. Un tel cadre devrait prioritairement orienter les moyens vers les projets de rénovation à venir, visant une amélioration effective et durable des conditions de logement, plutôt que vers des mises en conformité a posteriori. Ces dernières étant fréquemment sollicitées par des exploitants ou propriétaires ayant tiré des bénéfices de biens maintenus pendant de longues périodes en situation d’infraction, au détriment d’une approche préventive et qualitative du bâti.
Dans les rues, au quotidien, des enfants, des adolescents, des familles, des personnes âgées sont confrontés à des scènes qu’aucun habitant ne devrait avoir à banaliser : actes sexuels en pleine rue, consommation et échanges de stupéfiants à ciel ouvert, comportements agressifs, intimidations, tensions permanentes. Dans la nuit du 31 mars, plusieurs habitants ont à nouveau entendu des tirs. Le lendemain, nous apprenions qu’une personne avait été blessée. Ces faits ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une dynamique de dégradation profonde et répétée.
Être piéton dans le quartier est devenu, pour beaucoup, une source de stress permanent. Le soir, nombre d’habitants n’osent plus sortir sereinement. On ne flâne pas à Cureghem ; on le traverse en accélérant le pas. On apprend à éviter, à contourner, à se taire. Cette adaptation silencieuse à l’anormal ne peut pas devenir la norme dans la capitale de la Belgique et de l’Europe.
Nous sommes les habitants de ce quartier. Nous sommes des familles, des enfants, des aîné·es, des travailleur·euses, des étudiant·es, des indépendant·es, des demandeur·euses d’emploi, des enseignant·es, des médecins, des artistes, des ouvrier·ères, des entrepreneur·euses, des travailleurs sociaux et des travailleuses sociales. Nous sommes belges, européens, issus de multiples origines, francophones, néerlandophones, multilingues. Nous sommes la réalité humaine de Cureghem. C’est nous qui vivons derrière les façades. C’est nous qui subissons l’usure quotidienne, la peur, l’épuisement, les nuisances et la dégradation de notre cadre de vie.
Oui, il y a ici un problème de laisser-faire, et ce problème ne date pas d’hier. À force d’inaction, de réponses insuffisantes ou trop ponctuelles, un territoire entier est devenu particulièrement favorable à des formes d’illégalité visibles et récurrentes. Les points de deal sont connus. Les attroupements sont visibles. Les agressions sont nombreuses et les vols fréquents. Cureghem est aussi devenu, dans les faits, un lieu où le blanchiment d’argent semble pouvoir prospérer dans une forme de tolérance générale.
On nous répond souvent qu’il faut remonter les filières, viser les réseaux, frapper les structures criminelles plutôt que les exécutants de rue. Nous comprenons cette logique. Mais pendant ce temps, ce sont les habitants qui vivent au contact direct de ce désordre et qui en supportent les conséquences immédiates. Il n’est plus acceptable que l’on se retranche derrière ces raisonnements pendant que, sur le terrain, les dealers occupent l’espace public sans même sembler inquiétés.
Une présence policière constante, visible, durable, avec des patrouilles à pied, à vélo et une occupation réelle du terrain, est indispensable. Nous refusons une gestion par à-coups : quelques jours d’attention après une fusillade, puis le retour à l’abandon. Nous demandons une stratégie durable, coordonnée, évaluée, qui protège réellement les habitants et restaure l’autorité publique dans l’espace commun. Nous demandons également une réponse sérieuse à toutes les incivilités qui minent le quartier, des plus petites aux plus graves. Nous demandons aussi une véritable politique d’accompagnement des personnes en situation de dépendance, qui ne se limite ni à la simple gestion de l’urgence. À cet égard, une réflexion profonde et honnête s’impose sur la manière dont a été concentrée, dans et autour de ce quartier, une population sans abri souvent immigrée et extrêmement vulnérable, notamment aux abords de la Gare du Midi. On présente trop souvent cette situation comme un simple phénomène spontané. Mais ce que nous constatons, c’est bien une concentration active, tolérée, organisée dans les faits, produite par des choix et des non-choix publics. Cette concentration surcharge les structures d’accueil locales, crée des tensions, livre des personnes à elles-mêmes, les expose très facilement à la drogue et attire mécaniquement les dealers qui profitent de cette vulnérabilité. Il suffit de passer sous le pont de la Gare du Midi pour mesurer à quel point cette situation est devenue scandaleuse et inhumaine. L’image renvoyée par la Gare du Midi, porte d’entrée de Bruxelles, de la Belgique et de l’Europe est indigne d’une capitale qui prétend incarner l’exigence européenne et la cohésion sociale.
Cureghem ne souffre pas seulement d’insécurité. Le quartier souffre aussi d’une saleté devenue structurelle, d’une dégradation esthétique et urbaine permanente, d’un manque de soin visible dans l’espace public et d’un déficit d’attention qui finit par produire un message terrible : ici, tout peut se dégrader, et cela n’émeut plus que les habitants. Les trottoirs sont sales, les tags nombreux, les espaces publics trop souvent négligés, les façades parfois abandonnées, les infractions urbanistiques légion et impunies. Tout cela participe à un sentiment général de relégation. Une caméra Rue Docteur De Meersman pour lutter contre les dépôts clandestins a été rapidement arrachée à peine après avoir été installée et n’a jamais été remplacée. Même si cette caméra avait vocation à bouger, ne pas la remplacer contribue au maintien de ce sentiment qu’ici tout est permis. Nous apprenons aujourd’hui qu’un budget serait débloqué pour installer des caméras dans le cadre de la lutte contre les déchets. Ces moyens doivent aussi être mobilisés au service de la sécurité des habitants.
Cureghem est un quartier qui se distingue par une générosité rare. Ici, la solidarité n’est pas un slogan. Elle se vit tous les jours. Ici, si quelqu’un a un problème, ce n’est pas un voisin ou une voisine qui tend la main, mais plusieurs. Ici, la diversité ne détruit pas le lien social : elle le nourrit. C’est précisément pour cela que nous refusons d’abandonner ce quartier à son sort. Nous ne voulons pas partir. Nous voulons pouvoir y vivre dignement. Nous l’aimons, et c’est pour cela que nous tirons aujourd’hui une ultime sonnette d’alarme.
Cela fait trop longtemps que nous exprimons notre colère, notre fatigue, notre peur et notre découragement. Conseil communal après conseil communal, interpellation après interpellation, les alertes remontent. Plusieurs hommes et femmes politiques font partie de groupes WhatsApp créés par des citoyens et des citoyennes pour tenter de faire évoluer la situation, la situation est connue. Nous avons également interpellé plusieurs partis anderlechtois sur la situation du quartier et sur l’importance de créer un véritable Plan Cureghem. L’une des réponses reçues fut la suivante : « Etablir un plan “Cureghem” s’expose au risque de stigmatiser ses habitants et mécontenter les habitants des autres quartiers qui estiment, à juste titre, qu ’Anderlecht ne se limite pas uniquement à Cureghem dont ils entendent déjà trop parler”. » Cette réponse est, à elle seule, profondément révélatrice. Lorsqu’un quartier s’enfonce à ce point, la priorité ne devrait pas être de craindre qu’on en parle trop, mais de tout faire pour éviter qu’il continue à sombrer.
Venez constater la situation, seul, à pied, le soir, dans les rues de Cureghem : rue Brogniez, avenue Clemenceau, rue de la Clinique, rue de l’Autonomie, rue Docteur De Meersman, rue Otlet, square Pequeur, et bien d’autres encore. Venez voir. Venez entendre. Venez sentir. Venez constater ce que nous vivons. Et vous comprendrez.
Si nous en sommes désormais à interpeller ensemble l’ensemble du monde politique, les plus hauts niveaux de l’État, les autorités à tous les échelons et la presse, c’est parce que les citoyens sont à bout. C’est parce que la situation ne cesse d’empirer. C’est parce que nous refusons de voir notre quartier devenir durablement invivable dans l’indifférence générale.
C’est pourquoi nous demandons solennellement :
– Un plan d’action d’urgence pour Cureghem, coordonné entre les niveaux communal, régional et fédéral.
– Une présence policière et de terrain réellement durable, visible et évaluée, avec des patrouilles à pied ou à vélo, ainsi qu’un dispositif de surveillance par caméras là où cela est nécessaire pour garantir la sécurité.
– Une reconquête effective et au long cours de l’espace par l’autorité publique, les habitants et les usages légitimes face aux dealers.
– Une intolérance effective face aux incivilités, aux violences et aux trafics, avec suivi dans le temps.
– Une politique structurelle de prise en charge des dépendances et de la grande précarité, qui ne repose pas sur la seule concentration géographique.
– Un renforcement réel de la lutte contre les marchands de sommeil, les logements indignes, le blanchiment d’argent, les circuits opaques et les formes d’exploitation qui prospèrent sur la misère.
– Un plan massif de propreté, de réparation, d’embellissement de l’espace public et de contrôle urbanistique.
– Un suivi public et transparent des actions entreprises et de leurs résultats.
Vous trouverez en pièces jointes de nombreuses photographies de déchets, d’encombrants et de scènes d’abandon dans différentes rues du quartier. Ces images de poubelles éventrées, méticuleusement éparpillées, de trottoirs souillés et d’espaces publics dégradés ne sont pas de simples scènes de saleté : elles sont la conséquence et le reflet de la situation dramatique à Cureghem.
Ceci est un appel à l’aide.
Nous n’en pouvons plus. Depuis des années, nous alertons, témoignons, écrivons, interpellons les élus, les autorités et la presse. Et pourtant, la situation continue d’empirer.
Nous vous demandons de nous entendre.
Nous vous demandons de constater.
Nous vous demandons d’agir.
Nous vous demandons de ne plus laisser Cureghem seul face à son abandon.
Venez-nous en aide.”