Sans clichés, un réalisateur tibétain raconte l'exil citadin d'un berger himalayen

Vertigineux pics himalayens enneigés et moines souriants: autant de clichés relégués en arrière-plan par le réalisateur tibétain Pema Tseden dans son nouveau film, un long-métrage austère en noir et blanc autour d’un berger quittant les pâturages pour la ville, et des difficiles mutations d’un mode de vie traditionnel. “Certains pensent que les Tibétains sont extrêmement mystérieux, qu’ils vivent dans les cieux… Je veux au contraire les dépeindre comme des personnes normales dans mes films, changer la vision des gens”, explique le cinéaste dans un entretien à l’AFP. Les stéréotypes concernant les régions tibétaines sont profondément ancrés dans l’imaginaire de la Chine populaire, où médias d’Etat et entreprises touristiques présentent à l’envi les six millions de Tibétains – moins de 0,5% de la population du pays – comme une ethnie exotique aux costumes colorés, dans un cadre idyllique de prairies verdoyantes.

Tournant le dos à cet Himalaya de carte postale, les films de Pema Tseden, avec leurs castings entièrement tibétains et tournés en langue tibétaine, explorent la douloureuse confrontation entre les exigences de la vie moderne et les cultures traditionnelles nomades, et décrivent les dilemmes des individus déchirés entre les deux. Des récits qui vont à l’encontre des messages propagandistes de Pékin, les autorités insistant plutôt sur l’unité de toute la Chine, les bienfaits de la modernisation, et escamotant la revendication d’une forte identité religieuse et culturelle distincte au Tibet.

Le dernier film de Tseden, “Tharlo”, s’ouvre sur un berger récitant de mémoire et en chinois mandarin des formules révolutionnaires du dirigeant Mao Tsé-toung tirées du “Petit Livre rouge” et appelant à “servir le peuple”: il semble faire de l’exhortation du régime communiste un idéal personnel. Le film suit cet homme humble dans ses pérégrinations, depuis les pâturages jusqu’à la ville, où il doit obtenir la photo nécessaire pour une carte d’identité. Mais la rencontre dans l’environnement citadin d’une jeune coiffeuse remet en question son mode de vie frugal et bouscule ses certitudes. Elle lui promet de s’enfuir avec lui, à condition qu’ils gagnent de l’argent en vendant le troupeau de Tharlo – dont une partie ne lui appartient pas.

“Il est en pleine confusion identitaire, il ne se sent pas très sûr de qui il est réellement, alors il éprouve le besoin de partir pour se retrouver. C’est une situation courante dans les régions tibétaines”, souligne Pema Tseden d’une voix douce, presque monocorde. Le cinéaste se montre réticent à parler de lui. Pourtant, les déchirements du berger Tharlo dans le film font écho au destin personnel de Tseden, fils de nomades devenu un réalisateur reconnu, dont les longs-métrages courent les festivals internationaux.

“Tharlo” a coûté seulement 300.000 dollars et deux mois ont suffi pour le tourner et le monter. Pour autant, il affronte cette semaine pour les “Golden Horse Awards”, le festival taïwanais du cinéma chinois, des oeuvres de Jia Zhangke et de Hou Hsiao-hsien, géants du 7e art.

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18 novembre 2015 - 08h40