“On a une fragmentation du commerce” : l’Union européenne doit-elle revoir sa politique commerciale ?
Face aux tensions commerciales internationales, la question d’une “préférence européenne” revient au cœur du débat. Faut-il réserver davantage les marchés européens aux entreprises du continent pour protéger l’industrie ? Ou au contraire préserver l’ouverture commerciale qui caractérise l’Union européenne depuis des décennies ? La question était au cœur de l’émission Bonsoir Bruxelles, où s’affrontaient deux visions de l’économie mondiale : celle d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement, et celle d’André Sapir, professeur d’économie et spécialiste du commerce international.
La Commission européenne a présenté, le 4 mars dernier, la nouvelle législation baptisée ” l’accélérateur industriel”. L’objectif est de relancer l’industrie européenne et favoriser le “Made In Europe” dans les marchés publics.
Concrètement, certains projets financés par de l’argent public européen devront comporter une part minimale de composants provenant de fournisseurs européens. Plusieurs secteurs stratégiques sont visés, notamment l’automobile, les technologies vertes comme l’éolien ou le solaire, ainsi que certaines industries lourdes comme l’acier ou le ciment. Pour la Commission, il s’agit de réindustrialiser le continent. L’exécutif européen souhaite faire remonter la part de l’industrie dans l’économie européenne à 20 % du PIB d’ici 2035, contre environ 14 % aujourd’hui. Autrement dit, l’Europe veut produire davantage chez elle.
Pour André Sapir, le débat doit être replacé dans un contexte international bouleversé. Le commerce mondial, explique-t-il, n’est pas en train de disparaître mais il change profondément de nature : “Si on regarde les flux commerciaux, est-ce que le commerce mondial s’est écroulé ? Est-ce que c’est les années 30 où il y a eu vraiment un écroulement du commerce international ? Non. On a une fragmentation du commerce : on cherche à faire moins de commerce avec la Chine, on conclut de plus en plus d’accords avec des amis“.
Selon lui, le véritable tournant vient de l’attitude des États-Unis, longtemps architectes du système commercial international : “Lorsque le plus grand pays au monde, les États-Unis, le créateur du système international, dit qu’il ne veut plus jouer avec ces règles, des règles qu’il a lui-même édictées, et qu’il se met en marge de ce système, alors bien sûr que ça a un impact” explique-t-il.
Résultat : le commerce mondial continue, mais dans un climat plus incertain. “On fait du commerce autrement, on fait du commerce dans le désordre. Et peut-être qu’on dira dans quelques années que ça a été un moment très important pour le déclin du commerce international et du système de règles” rajoute André Sapir, professeur d’économie à Solvay.
Libre-échange contre protectionnisme ?
Face à ces bouleversements, Arnaud Zacharie estime que le débat européen est souvent mal posé: “Avec l’arrivée de Trump, on est enfermé dans un débat manichéen entre libre-échange et protectionnisme, qui sont deux positions théoriques quasi extrêmes“. Selon lui, la réalité des accords commerciaux a déjà changé depuis longtemps. Les droits de douane ayant fortement diminué ces dernières décennies, les négociations portent désormais davantage sur les normes et les règles.
“Avant l’arrivée de Trump qui a réutilisé les droits de douane, on avait une réduction des droits de douane qui arrivaient à quasi zéro. Fatalement, les accords de libre-échange portent davantage sur les barrières non tarifaires et ça peut inclure des normes d’intérêt public et général“, explique le secrétaire général de la CNCD.
Pour Zacharie, les enjeux sont désormais stratégiques. La mondialisation a mis en lumière certaines dépendances jugées dangereuses : “On l’a vu avec les crises énergétiques. On se rend compte qu’on est vulnérables aux énergies fossiles. Si on veut en sortir, il faut développer les énergies renouvelables et donc avoir des politiques industrielles cohérentes“.
Entre protection de l’industrie, autonomie économique et maintien d’un commerce ouvert, l’Union européenne tente aujourd’hui de trouver un équilibre.
■Interview d’Arnaud Zacharie et André Sapir dans Bonsoir Bruxelles, au micro de Fabrice Grosfilley et de Jamila Saidi M’rabet
La Rédaction