L’édito de Fabrice Grosfilley : grève contre conciliation
Un monde du travail qui tourne au ralenti. C’est ce à quoi devrait ressembler la Belgique ce lundi matin, avec un mouvement de protestation qui n’épargnera aucun secteur : privé et public, petites entreprises ou grandes multinationales. Transports, écoles, propreté, banques, administrations communales, grands magasins ou industrie : la liste des piquets de grève annoncés est impressionnante. Les syndicats socialiste et chrétien ont décidé de taper fort. À lui seul, le terme de « grève générale » traduit bien leur détermination : il s’agit d’arrêter le travail partout et de mettre le pays à l’arrêt. À l’arrêt total, il ne le sera pas complètement. Les services de base restent assurés, et le taux de grévistes n’atteindra jamais les 100 %, mais que le pays soit fortement perturbé, oui, il y a de grandes chances. Et ce ne sera pas la dernière fois. Une nouvelle journée d’action nationale est prévue pour le 29 avril. Il faut y ajouter des mobilisations sectorielles : des grèves par principe pour les cheminots, par exemple, et des mobilisations dans d’autres secteurs comme celui de l’enseignement.
À l’évidence, un mouvement sur la durée est en train de s’installer. Un continuum, avec un passé — une manifestation sur le thème des pensions en janvier — et un futur : le 29 avril et, bien sûr, le 1er mai, date symbolique s’il en est. Mais il n’est pas impossible que la mobilisation aille encore plus loin. Quel sera le degré de mobilisation et l’ampleur des perturbations ? Ce sera un élément déterminant pour juger de la capacité des syndicats à poursuivre ce mouvement de protestation. La grève est l’expression d’un rapport de force. Plus les perturbations sont importantes, plus ceux qui l’organisent sont en mesure de faire pression sur le gouvernement.
Ce matin, la FEB, la Fédération des entreprises de Belgique, veut croire que la journée d’aujourd’hui sera un échec. « Le soutien à la journée de grève nationale s’est érodé en raison de mois d’actions individuelles qui n’ont aucunement contribué à des solutions constructives », affirme lundi Pieter Timmermans. « L’avalanche d’actions antérieures (…) a réduit à néant le soutien à la grève générale », avant de regretter que ces actions ne se révèlent être un « poids supplémentaire » et un handicap pour les entreprises déjà en difficulté. Faire grève n’a jamais été une solution, estime le patron des patrons.
Côté syndical, on tirera le bilan en fin de journée, mais on veut croire au succès de la mobilisation d’aujourd’hui. En janvier, la manifestation contre la réforme des pensions avait réuni 30 000 personnes dans les rues de Bruxelles. Parmi elles, de nombreux Flamands. Les syndicats estiment y avoir vu le signe d’un mécontentement réel, qui part de la base et non de la direction des organisations syndicales.
Pourquoi faire grève aujourd’hui ? Parce qu’on est en plein dans le processus parlementaire qui va transformer l’accord de gouvernement en texte de loi. La semaine dernière, les ministres du gouvernement fédéral ont déroulé leur note d’orientation politique devant les députés, commission par commission. Dans les prochains mois, on passera à la rédaction des textes. Les réformes annoncées sur le marché du travail, la limitation des allocations de chômage, l’annualisation du temps de travail, le calcul des pensions, la fiscalité… tout cela se décide maintenant. Le dossier du statut d’artiste a ainsi montré que des interprétations différentes existent entre les partis de la coalition Arizona. On ajoutera que la décision d’augmenter les investissements en matière de défense a fragilisé l’accord de gouvernement. Il s’agit maintenant pour les partenaires de renégocier les grands équilibres budgétaires. Les syndicats montent donc au créneau avec le sentiment qu’ils peuvent encore influencer certains arbitrages. Avec des partis politiques qui se montreront plus ou moins réceptifs. Les syndicats savent qu’ils ne doivent pas attendre grand-chose du MR et de la N-VA. En revanche, ils ne désespèrent pas de pouvoir peser sur Vooruit, Les Engagés ou le CD&V.
Bien sûr, la grève est l’arme du dernier recours. On rappellera qu’un travailleur en grève, s’il peut percevoir une indemnité de son syndicat, sera de toute façon moins payé que lorsqu’il travaille. L’arme doit donc être utilisée avec parcimonie. Elle doit aussi être crédible sur la durée. Un mouvement qui gagne en puissance inquiétera les entreprises et le gouvernement. Un mouvement qui s’essouffle ou se dégonfle discréditera les syndicats.
Pour éviter ce face-à-face tendu qui affaiblit l’économie belge, il existe un autre canal : celui de la concertation sociale. Pour que la concertation fonctionne, il faut que les deux acteurs concernés — les représentants des patrons et les représentants des syndicats — aient le sentiment qu’elle est efficace. Que cela permette d’éviter des grèves d’un côté et d’enregistrer des avancées sociales de l’autre. Quand la balance penche trop d’un côté, la concertation s’enraye. Les salariés ont un sentiment d’injustice. La crainte d’un déclassement social et d’une perte de pouvoir d’achat gagne du terrain. Ca gronde. Les syndicats descendent dans la rue. Avec l’espoir de faire changer le cours des choses… et le risque de tout perdre à la fin. La concertation sociale, c’est assez simple en fait : quand on n’est pas écouté par la parole, on montre ses muscles.
Fabrice Grosfilley