À Bruxelles, l’analyse des eaux usées nuance l’image d’un “épicentre” du crack : “Il n’y a pas de profil type du consommateur de drogues”
Ce mardi, Sciensano dresse une cartographie inédite de la consommation de drogue en Belgique grâce à l’analyse des eaux usées. Selon ce premier rapport mené en 2025, Bruxelles n’est pas toujours là où on l’attend. Des données qui relancent aussi la question de la prévention et de la manière d’accompagner les consommateurs.
Bruxelles est souvent associée à la crise de la drogue et plus particulièrement à celle du crack. Pourtant, les analyses des eaux usées racontent une réalité plus nuancée. Selon une étude publiée par Sciensano, la capitale n’est pas la ville belge où les traces de cette substance sont les plus élevées.
Les chercheurs ont analysé les eaux usées de dix-sept stations d’épuration en Flandre, en Wallonie et en Région de Bruxelles-Capitale afin d’estimer la consommation de différentes drogues dans la population. À Bruxelles, deux stations ont été étudiées : Bruxelles-Nord et Bruxelles-Midi.
■ Reportage de Sarah Uenten et Romain Vandenheuvel
Concernant le crack, un dérivé de la cocaïne chauffé pour être inhalé, la consommation a été détectée dans un peu plus de la moitié des stations d’épuration. Fait notable : la capitale ne domine pas le classement. Les niveaux mesurés placent Bruxelles-Nord en cinquième position et Bruxelles-Midi en huitième parmi les sites étudiés. Anvers-Sud décroche la première place, loin devant. “La campagne actuelle de surveillance des eaux usées conteste le statut de Bruxelles comme épicentre géographique de la consommation de crack en Belgique”, soulignent les experts de l’institut national de santé publique.
Si Bruxelles n’arrive pas en tête dans les mesures scientifiques, la consommation reste néanmoins très visible dans la capitale. La situation sociale joue notamment un rôle important. La région bruxelloise compte davantage de personnes vivant dans des conditions de logement instables que dans le reste du pays : environ 7,8 personnes pour 1 000 habitants, contre 1,1 en Flandre et 3,0 en Wallonie. Le crack occupe également une place importante dans les services d’aide aux assuétudes. Dans la région bruxelloise, il est mentionné dans 27 % des traitements, contre 15 % en Wallonie et 6 % en Flandre. Une réalité qui contribue à rendre la consommation plus visible dans l’espace public, notamment dans certains quartiers.
Les chercheurs observent également un phénomène de substitution : certains usagers se tourneraient vers le crack plutôt que vers l’héroïne, notamment en raison de la hausse du prix de cette drogue, d’une disponibilité plus limitée ou de symptômes de sevrage plus sévères.
► Reportage | Entre 2000 et 5000 consommatuers de crack à Bruxelles
D’autres drogues bien présentes dans la capitale
L’analyse des eaux usées permet aussi de suivre la consommation d’autres substances. La cocaïne apparaît particulièrement présente dans la capitale. La consommation estimée atteint 1 gramme par jour pour 1 000 habitants et la station d’épuration Bruxelles-Nord arrive en deuxième position parmi les sites étudiés. Les concentrations les plus élevées sont observées le week-end : à Bruxelles-Midi, elles sont environ 40 % plus élevées le dimanche que les autres jours de la semaine.
“Ces résultats ne nous surprennent pas. La cocaïne est devenue en 2024 le premier produit pour lequel on nous contacte, dépassant le cannabis”, explique l’association Infor Drogues et Addictions. “Dans les données de Sciensano, on remarque une généralisation de la consommation de ces produits, que l’on retrouve à la fois à Bruxelles mais aussi dans les autres régions du pays. Cela montre qu’il n’y a pas de profil type du consommateur de drogues. On observe ces consommations dans de nombreux contextes et dans différents milieux sociaux.”
Les analyses mettent également en évidence une présence de drogues de fête. C’est notamment le cas de l’ecstasy (MDMA), dont les concentrations augmentent fortement le week-end. Les chercheurs observent une hausse de plus de 150 %, avec un pic le dimanche.
“Ne pas tomber dans une prévention basée sur la peur”
Selon Infor Drogues et Addictions, la popularité de ces substances s’explique en partie par leurs effets stimulants : “Ce sont des produits qui poussent le cerveau à produire davantage d’énergie sur une courte période et à augmenter la concentration. Le parallèle est intéressant quand on voit que nous vivons dans une société basée sur la performance, dans un contexte national et international de plus en plus anxiogène. Ces produits semblent répondre aux besoins de certaines personnes dans ce cadre.”
La kétamine et certaines autres substances présentent également des variations liées aux villes étudiantes. Les données indiquent par exemple une hausse de certains marqueurs le vendredi, un phénomène que les chercheurs observent notamment à Gand, Louvain et Bruxelles.
Face à ces tendances, les spécialistes plaident pour une approche de prévention qui évite la stigmatisation. “Le plus important est de ne pas tomber dans une prévention basée sur la peur”, souligne Infor Drogues et Addictions. “Nous avons constaté que cette approche peut désintéresser les personnes qui consomment ou, au contraire, susciter la curiosité de celles qui ne consomment pas. Elle peut aussi créer un manque de confiance envers le système de soins. Ce qui fonctionne, c’est de s’intéresser réellement aux personnes, à leur contexte, à leurs besoins et à leurs motivations.”
Camille Gnonsian – Photo : Belga