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La police bruxelloise peut-elle gagner la confiance des jeunes sur TikTok ?

Les zones de police locale peuvent désormais communiquer sur TikTok afin de toucher les jeunes avec des messages de prévention. Le choix paraît logique, étant donné l’utilisation de la plateforme par ce public. Selon un sondage YouGov réalisé en 2026, 67 % des Belges âgés de 18 à 24 ans utilisent la plateforme chaque semaine. Pour y trouver sa place, la police devra apprendre les codes du réseau sans perdre sa crédibilité.

Pourquoi une institution dont le travail repose d’abord sur une présence dans l’espace public investit-elle aujourd’hui une plateforme numérique ? La réponse tient en partie aux usages. Chez les 18-24 ans, TikTok arrive derrière Instagram et YouTube, mais devant Facebook. Reste à savoir comment transformer cette audience potentielle en dialogue réel.

Depuis le 7 août 2026, les zones de police locale belges peuvent officiellement utiliser TikTok comme outil de communication. Jusqu’alors, elles pouvaient consulter la plateforme dans le cadre d’enquêtes, mais pas y publier librement des contenus destinés à la population.

@zpz_polbru 📍 Ploegsteert Memorial – LAST POST POLITIE-BRANDWEER op 7 februari 2025 om 19u. 📍 Mémorial de Ploegsteert – LAST POST POLICE-POMPIERS le 7 février 2025 a 19h. #cadets #polbrucadets #polbru #police #politie #comineswarneton ♬ som original – Jéssica Kloster

Le nouveau cadre doit permettre aux polices locales d’aborder des sujets comme l’alcool au volant, la consommation de stupéfiants, les arnaques en ligne, la cybercriminalité ou encore les techniques employées par les voleurs. Chaque zone reste cependant libre d’ouvrir ou non son propre compte.

TikTok : là où se trouvent les jeunes

En juillet 2020, la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles avait ouvert le bal, mais aucune autre zone n’avait franchi le pas. “La principale raison de choisir TikTok est de pouvoir toucher un maximum de jeunes sur une plateforme qu’ils utilisent au quotidien, en abordant des thématiques qui les intéressent ou qui peuvent leur être utiles”, a-t-elle indiqué.

Chez les jeunes adultes, TikTok est devenu l’une des principales portes d’entrée vers les contenus numériques. Selon les données du Digital News Report 2026, analysées par le consultant en stratégie digitale Xavier Degraux, 67 % des Belges âgés de 18 à 24 ans utilisent TikTok chaque semaine. Seuls Instagram, à 74 %, et YouTube, à 72 %, atteignent une proportion supérieure dans cette tranche d’âge. WhatsApp est utilisé chaque semaine par 66 % des 18-24 ans et Snapchat par 61 %. Facebook, longtemps considéré comme un incontournable pour les institutions publiques, ne touche plus que 48 % de ce jeune public sur une base hebdomadaire.

L’écart devient encore plus visible lorsqu’on compare les générations. TikTok est utilisé chaque semaine par 67 % des 18-24 ans, mais seulement par 35 % des 25-34 ans. Ce taux tombe ensuite à 19 % chez les 35-44 ans, 17 % chez les 45-54 ans et 9 % chez les plus de 55 ans. Les chiffres indiquent donc clairement que la plateforme chinoise constitue un espace très concentré autour des jeunes générations.

À une échelle plus large de la population belge, en prenant en compte les 16 ans et plus, on atteint 32,6 % d’utilisateurs mensuels. La plateforme se distingue surtout par le temps qu’elle capte. Sur Android, ses utilisateurs belges y passent en moyenne 96 minutes par jour, soit 16 minutes de plus qu’en 2025.

Attention aux caprices algorithmiques

Ouvrir un compte ne garantit pas que les vidéos apparaîtront sur les écrans des jeunes Bruxellois. En effet, contrairement à d’autres réseaux, TikTok ne diffuse pas prioritairement un contenu auprès des abonnés du compte. Son algorithme commence par le tester auprès d’un groupe d’utilisateurs, puis élargit ou réduit sa diffusion selon les premières réactions. “TikTok, c’est un peu comme une machine à sous. Vous mettez un contenu dans la machine, mais vous n’êtes jamais sûr du résultat”, explique Xavier Degraux, consultant en communication sur les réseaux sociaux auprès de plusieurs entreprises.

Selon lui, la police ne pourra pas reprendre telle quelle sa communication habituelle. “Il faut faire autre chose que de la communication traditionnelle ou de la communication qu’on fait sur les autres réseaux sociaux”, indique-t-il. La plateforme peut théoriquement montrer une vidéo policière à une personne qui ne suit aucun compte institutionnel. Mais sa diffusion reste difficile à maîtriser, tant sur le nombre de personnes atteintes que sur leur localisation ou leur profil. Une vidéo destinée à prévenir les jeunes Bruxellois pourrait ainsi obtenir de nombreuses vues ailleurs en Belgique, voire à l’étranger. Elle pourrait aussi être massivement partagée parce qu’elle est utile, mais également parce qu’elle suscite des moqueries ou un détournement.

Deux secondes pour convaincre

Pour espérer retenir l’attention, les zones de police devront adopter au moins une partie de la “grammaire” de TikTok : vidéos verticales, formats courts, visages identifiables, phrases d’accroche et rythme rapide. Les premières secondes seront déterminantes. “Les deux premières secondes d’une vidéo TikTok conditionnent absolument l’éventuel succès”, souligne Xavier Degraux. Commencer systématiquement une vidéo par un logo ou une longue introduction institutionnelle risquerait de provoquer le départ immédiat de l’utilisateur.

L’expert recommande notamment d’incarner les messages plutôt que de parler au nom d’une institution abstraite. Des policiers identifiables, de jeunes intervenants ou des témoignages pourraient faciliter l’attention et la compréhension.

La police ne peut cependant pas abandonner son identité pour suivre toutes les tendances. “Ils doivent prendre la grammaire de TikTok, au moins en partie, mais ils ne peuvent pas non plus abandonner complètement leur ADN”, prévient Xavier Degraux. Une tentative maladroite d’employer un vocabulaire jeune ou de reproduire trop tard une tendance pourrait provoquer l’effet inverse et décrédibiliser l’institution. “Ils ne peuvent pas envisager TikTok comme un canal solitaire, ils doivent l’intégrer dans une stratégie, dans un écosystème global, leur ADN doit être reconnaissable immédiatement”, résume-t-il.

Informer plutôt qu’imiter les influenceurs

Les formats les plus pertinents pourraient être ceux qui répondent à un besoin immédiat : montrer une technique de vol à la tire, reconnaître un faux code QR, identifier un message frauduleux ou rappeler les conséquences d’une conduite sous influence. Ces vidéos devront rester accessibles, éviter le jargon et partir de situations concrètes. Les thèmes pourraient aussi être proposés ou présentés par des jeunes, afin de réduire le caractère strictement descendant de la communication.

Xavier Degraux conseille d’ailleurs aux zones de police d’avancer progressivement et de se faire accompagner. “Allez-y tout doucement pour vous faire écoler, quitte à vous faire écoler par des jeunes qui peuvent vous conseiller”, explique-t-il. Une telle collaboration permettrait à la police de mieux comprendre les codes de la plateforme tout en montrant sa capacité d’écoute.

Les commentaires, un terrain difficile à contrôler

Publier constitue seulement la première partie du travail. La police devra également gérer les commentaires, les critiques, les détournements et les éventuels messages privés. Une publication peut demeurer factuellement correcte tout en étant envahie de commentaires ironiques ou hostiles. Les contenus illégaux, comme certains propos haineux, peuvent être signalés et supprimés. Mais une critique négative, une moquerie ou un commentaire sarcastique ne peut pas être effacé simplement parce qu’il déplaît à l’institution.

“Le problème souvent des autorités, c’est qu’elles envisagent uniquement la diffusion de contenus et non la gestion des interactions autour de ces contenus”, observe Xavier Degraux. Un commentaire publié par un compte influent peut provoquer un effet boule de neige et modifier complètement la perception initiale de la vidéo. Chaque compte nécessitera donc un véritable travail de gestion de communauté, avec des règles indiquant quand répondre, quand laisser la discussion se poursuivre et dans quelles situations modérer.

Un cadre séparé du réseau policier

Pour limiter les risques liés à la sécurité informatique et aux données personnelles, les zones devront gérer TikTok depuis un appareil isolé, sans connexion au réseau interne de la police. Le compte devra également rester distinct de l’environnement numérique professionnel des agents. Aucune donnée personnelle, information opérationnelle ou autre donnée policière ne pourra être diffusée. Les zones ne pourront donc pas montrer librement une personne interpellée, révéler des éléments d’enquête ou publier des images d’intervention dans le seul but de rendre un contenu plus spectaculaire.

Ce cadre oriente davantage les comptes vers la prévention et les informations pratiques que vers une mise en scène du travail policier.

Une vue ne signifie pas toujours un spectateur

Le succès des futurs comptes ne pourra pas être mesuré uniquement par leur nombre d’abonnés ou de vues. Une vue peut être comptabilisée après un passage très bref dans le fil de l’utilisateur, sans que la vidéo ait été regardée intégralement ni comprise. “Une vue pour une plateforme, c’est une ou deux secondes. On ne parle pas de spectateur, on ne parle pas de vue complète”, rappelle Xavier Degraux. Un million de vues peut également provenir d’un public situé hors de Belgique ou résulter d’un détournement négatif.

Les zones devront examiner d’autres indicateurs : la durée de visionnage, les partages, les sauvegardes, les commentaires, les mentions, les réactions positives ou négatives et les visites éventuelles vers un service officiel.

L’évaluation dépendra aussi de l’objectif fixé au départ. Une vidéo destinée au recrutement ne se mesure pas comme une campagne contre les arnaques ou un contenu visant à améliorer l’image de proximité. Sans objectif précis, chaque responsable pourra interpréter les mêmes résultats différemment.

De la visibilité à la confiance

Une présence régulière peut contribuer à rendre la police plus visible et plus accessible. Elle ne permet toutefois pas de prouver automatiquement une amélioration de sa relation avec les jeunes. “L’impact sur la réputation est très difficile à mesurer. Souvent, on peut voir des corrélations, mais rarement de la causalité”, explique Xavier Degraux. Une perception plus positive après une série de vidéos peut aussi être influencée par l’actualité, une intervention locale ou encore le comportement quotidien des policiers sur le terrain.

Un contenu isolé ne suffira donc pas. Selon l’expert, plusieurs contacts positifs sont généralement nécessaires avant qu’une organisation puisse espérer faire évoluer son image sur les réseaux sociaux. Certains semblent garder espoir en cette manière de procéder. “Le fait de passer par ce réseau social (TikTok), ça peut humaniser et amener à une certaine proximité (avec la police). Mais je pense qu’il faudra le faire longtemps pour que ça puisse porter ses fruits”, déclare Bashir M’Rabet, coordinateur du foyer des jeunes de Molenbeek.

La confiance se construit avant tout sur le terrain

“TikTok peut pallier le manque de proximité réelle de la police dans les quartiers et dans les rues. Le fait de passer par les réseaux pourrait rendre une perception plus accessible, plus réelle du quotidien de la police”, indique Bashir M’Rabet. Bashir confie que le rapprochement des six zones de police locales de Bruxelles l’inquiète, car les polices de proximité disparaîtraient progressivement, et avec elles le contact avec la population des quartiers de Bruxelles.

En rejoignant TikTok, la police suit le déplacement de l’attention des jeunes vers les formats courts et les plateformes vidéo. Les chiffres rendent ce choix compréhensible. Chez les 18-24 ans, TikTok touche désormais beaucoup plus de personnes chaque semaine que Facebook ou Instagram. Mais le réseau n’offre ni accès garanti au public visé ni contrôle complet sur la manière dont un message sera reçu. Le défi de la police sera donc de parler de manière adéquate, mais aussi de réagir rapidement et d’accepter que ses publications puissent être discutées, critiquées, voire détournées de leur but initial.

Néanmoins, TikTok peut ouvrir une fenêtre sur le travail policier. Il peut par exemple permettre de diffuser une alerte utile et donner un visage à une institution souvent perçue comme distante. Il ne remplacera cependant ni les éducateurs, ni les agents de quartier, ni les conversations qui se construisent sur le terrain avec le temps. La police peut désormais apparaître entre deux vidéos dans le fil des jeunes Bruxellois. Mais si l’algorithme peut organiser la rencontre, aucune plateforme ne peut encore programmer la confiance.

David Mvano (st.)