Malgré 325 places sauvées, le sans-abrisme à Bruxelles reste préoccupant : “En huit ans, il n’y a quasiment pas eu de solutions structurelles”
À Bruxelles, des familles et des personnes vulnérables dorment encore à la rue malgré la prolongation de 325 places d’hébergement. Huit ans après le premier recensement, les solutions durables se font toujours attendre et les centres d’hébergement restent saturés.
Le gouvernement bruxellois a récemment décidé de prolonger 325 places d’hébergement, menacées de fermeture fin mars, afin d’éviter qu’une partie des personnes vulnérables ne se retrouve à la rue. Une décision annoncée par Ahmed Laaouej (PS) et Dirk De Smedt (Anders), qui vise en priorité les familles.
Concrètement, le centre Marie-Curie I à Anderlecht (185 places) est maintenu jusqu’à fin juin, pour permettre aux enfants de “terminer leur année scolaire dans la dignité”. D’autres structures à Evere (40 places) et Schaerbeek (60 places) sont prolongées jusqu’à la fin de l’année, tandis qu’un dispositif en semi-autonomie de 40 places a été ouvert pour les familles sans-abri.
Des mesures indispensables mais insuffisantes
Pour les acteurs de terrain, la mesure est un soulagement, mais elle ne résout pas le problème structurel. “Le fait qu’il y ait un nouveau gouvernement a débloqué des budgets et c’était l’une de leurs premières mesures, donc on est très contents”, explique Antoine Saint-Amand, analyste de données pour Bruss’help, l’agence régionale chargée de coordonner l’aide d’urgence aux personnes sans-abri. “On a toujours envie de dire que c’est de la mise à l’abri temporaire, un sparadrap, mais c’est une première étape dans un processus qui est plus long. Voir des jeunes enfants ou des femmes enceintes dans la rue reste choquant pour tout le monde.”
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Sur le terrain, la pression reste très forte : “Nous sommes toujours complets et devons refuser des personnes tous les jours. Même avec de nouvelles structures mises en place pour le froid, le problème reste le même : il y a énormément de demandes pour peu d’offres. Le manque de places est criant”, explique Olivier Van Begin, éducateur et assistant social chez Pierre d’angle, une ASBL qui offre un hébergement d’urgence et un accueil de jour. “Une fois que les mesures d’urgence s’arrêteront, il y aura plus de pression sur nous, parce qu’il va falloir reloger ces gens.”
Une situation qui continue de s’aggraver
Selon le dernier recensement de Bruss’help en novembre 2024, près de 9 800 personnes, dont 8 099 adultes et 1 678 enfants, sont sans chez-soi à Bruxelles. Parmi elles, 992 vivent dans la rue. Si beaucoup se trouvent dans le centre-ville, notamment le Pentagone, le phénomène s’étend également à d’autres quartiers : le quartier Nord, autour du Cinquantenaire, près de Flagey, à proximité du Midi et le long du canal à Anderlecht. Le fait que les hommes seuls ne soient plus accueillis dans les structures de Fedasil contribue également à l’augmentation du nombre de sans-abri recensés.
“Nous organisons un comptage tous les deux ans. Le prochain aura lieu en octobre 2026”, explique Adèle Pierre, conseillère dénombrement chez Bruss’help. “En moyenne, on observe une augmentation de +25 % entre chaque recensement, mais elle peut être plus élevée selon plusieurs facteurs, comme l’arrivée de réfugiés climatiques ou politiques.”
Malgré une prise de conscience politique, la situation semble se détériorer : “On ne peut pas dire que les politiques ne font rien, mais dans les faits, la courbe de progression ne fait qu’augmenter.” Le problème tient notamment à un système encore largement centré sur l’urgence. “Il existe beaucoup de solutions à court terme, mais en trois jours, on ne trouve pas de solution durable.”
Depuis le premier dénombrement en 2018, les avancées en matière d’insertion restent limitées : “Il n’y a quasiment pas eu de solutions structurelles permettant aux personnes de sortir durablement du sans-abrisme”, souligne Adèle Pierre.
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Le Masterplan bruxellois
“Même si nous attendons le prochain dénombrement, avec les retours du terrain, on s’attend à une augmentation du nombre de personnes sans-abri dans la capitale”, complète Antoine Saint-Amand. “Des dispositifs comme le Samusocial, la Croix-Rouge ou Belrefugees sont à pleine capacité, et le nombre de refus a augmenté au cours de la dernière année.”
Contrairement à la Wallonie, où le nombre de sans-abris semble relativement stable autour de 19 000 personnes, dont un quart sont des enfants et la majorité hébergée temporairement chez des proches ou dans des structures d’accueil, la tendance bruxelloise reste à la hausse. “À Bruxelles, il est assez certain que le nombre de sans-abri aura augmenté. Les exclusions du chômage, le coût de la vie et la hausse des loyers risquent de pousser encore d’autres personnes dans la rue”, poursuit-il.
Pour répondre à ces défis structurels, Bruss’help a porté un Masterplan, présenté publiquement en avril 2024. Il vise à tendre vers une Région sans privation de chez-soi d’ici 2029. Le plan repose sur quatre axes : renforcer la prévention pour éviter que des personnes tombent dans la rue, agir rapidement pour réduire le temps passé sans chez-soi, améliorer l’accompagnement et la stabilisation des personnes, et lutter contre les mécanismes de violence et d’injustice institutionnelles.
Camille Gnonsian
