Rue de la Loi : Joëlle Milquet, un retrait qui risque de coûter cher au CDH

Annoncer son retrait à 48 heures de la date limite du dépôt des actes de candidature ne pouvait donner qu’une impression de football panique. La surprise est d’autant plus grande que l’annonce de la candidature de Joëlle Milquet comme tête de liste à la Chambre remonte au 22 février, lors d’une conférence en trio avec Maxime Prévot et Céline Fremault. Elle n’aura finalement été tête de liste virtuelle que pendant 36 jours.

Pour expliquer ce revirement, Joëlle Milquet met en avant son engagement européen. Depuis octobre 2017, elle est conseillère spéciale du président de la commission Jean-Claude Juncker pour l’accompagnement des victimes d’attentats terroristes en Europe. Après la rédaction d’un rapport contenant 41 recommandations remis il y a deux semaines, elle explique que Jean-Claude Juncker lui a proposé de poursuive ce travail, et qu’elle a décidé d’accepter cette proposition. Voici pour la version de Joëlle Milquet.

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Ce n’est pas lui faire injure que de se rappeler en parallèle qu’elle reste inculpée de prise illégale d’intérêt. La conséquence d’une enquête démarrée il y a 3 ans et qui a déjà provoqué beaucoup de commentaires : on soupçonne des membres de son cabinet ministériel d’avoir mené des activités de campagne électorale pendant leurs heures de travail. Bien sûr, être inculpée ne veut pas dire être coupable. L’instruction se fait à charge et à décharge, elle traîne, on ne sait toujours pas si l’ancienne ministre sera traduite devant un tribunal ou bénéficiera d’un non-lieu. Ce qu’on sait en revanche c’est qu’elle aurait préféré siéger au parlement européen plutôt qu’à la Chambre… mais que Benoît Lutgen a obtenu la première place qu’elle convoitait sur la liste européenne. Est-ce réellement son enthousiasme européen qui la pousse donc à quitter la politique belge pour un boulot passionnant à la commission ou est-ce son parti qui préfère éviter tout risque de polémique inutile après l’affaire Fourny ? Les deux hypothèses sont aussi plausibles l’une que l’autre et il n’y a pas de fait objectif qui permette de répondre définitivement à cette question.

Un coup dur sur le plan électoral

Qu’on l’admire ou qu’on la déteste, Joëlle Milquet est une personnalité qui compte. C’est elle qui avait transformé le vieillissant Parti Social Chrétien en plus moderne Centre Démocrate Humaniste. Femme de caractère et de convictions, caricaturée en « Madame Non », elle fera obstacle en 2007 à l’entrée de la N-VA au gouvernement fédéral, et porte la responsabilité de l’échec des négociations de « l’orange bleue ». Elle fut ensuite ministre : à l’emploi, à l’intérieur, à l’éducation, en portant en parallèle les couleurs humanistes à la ville de Bruxelles. Incontestablement la personnalité humaniste la plus populaire en Région bruxelloise : en 2014, elle était tête de liste à la région, elle avait obtenu  19 000 voix de préférences,  à l’époque le 3e score régional derrière Didier Gosuin et Vincent De Wolf, et devant Rudi Vervoort (les champions des voix de préférence se présentaient à la chambre avec 54000 voix pour Didier Reynders et 41000 pour Laurette Onkelinx). À titre de comparaison, Céline Fremault (qui était candidate à la Chambre) avait obtenu 7000 voix de préférence, et Georges Dallemagne  (1er suppléant) 4000.

Outre son poids électoral, Joëlle Milquet incarnait une certaine idée du cdH. Elle avait ouvert son parti à la diversité (aussi bien la diversité religieuse que l’ouverture aux enfants de l’immigration). Cela pouvait irriter mais elle avait porté un rajeunissement du cdH,  une ouverture vers le centre gauche, qui lui avait permis de maintenir le cdH au centre du jeu dans un contexte de repli des partis démocrates-chrétiens. La stratégie fut payante à Bruxelles mais beaucoup moins en Wallonie. Aujourd’hui, cette « touche Milquet » n’est plus là. Le cdH bruxellois n’a plus vraiment de leader incontestable, la nouvelle génération peine à se faire une place, son programme s’est replié sur ses valeurs traditionnelles, et aux dernières communales, le parti semblait avoir du mal à se projeter au-delà de son électorat historique. Le retrait de Joëlle Milquet est le symbole de tout cela. Et le parti risque de le payer assez cher au soir du 26 mai.

Retrouvez l’édito de Fabrice Grosfilley dans Rue de la Loi, du lundi au vendredi vers 17h00 sur BX1.be et les réseaux sociaux de BX1.

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29 mars 2019 - 16h48
Modifié le 30 mars 2019 - 16h26