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Rue de la Loi : les petites allumettes de campagne et le grand feu communautaire

S’il y a bien un débat passionnel dans une campagne électorale c’est celui de l’immigration et de l’image qu’on peut se faire de l’identité de son  pays, ou de sa région. A l’intérieur de ce débat la place que doivent tenir les pratiques religieuses et leurs interdits alimentaires déchaine toutes les passions. Parce que je projette mes propres opinions ou mes propres pratiques comme étant la norme, que j’attends des autres qu’il la respecte, et des pouvoirs publics qu’il la protège voir qu’il la généralise, on passe très facilement sur ces questions là du débat à l’affrontement. L’affaire du tract Ecolo à destination de la communauté musulmane a relancé un débat qu’il aurait été plus sage d’éviter en période électorale.

Si on ne veut pas sombrer dans le populisme il faut quand même rappeler deux trois évidences. Oui la population musulmane est importante à Bruxelles. Et oui elle est en augmentation. Mais cette population musulmane est en très grande partie belge, constituée d’enfants, de petits enfants, arrière petits enfants de l’immigration. La Belgique est leur pays, Bruxelles est leur ville, ils n’y ont pas moins de droits qu’un autre citoyen.  La pratique de leur religion est une liberté fondamentale qu’on doit leur reconnaître, tant que cette pratique s’effectue dans le cadre des limites prévues par la loi.

C’est là qu’est tout le débat. Notre législation permet-t-elle de porter le foulard, de s’absenter de l’école le jour d’une fête religieuse, de porter la kippa, de circoncire un enfant , d’avoir une croix autour du cou, de se balader en string ou de porter un tee shirt avec le slogan « fuck à toutes les religions » ? Pour qu’un Etat soit respecté il faut qu’il soit perçu comme juste. Et le problème dans la communauté musulmane c’est qu’on a aujourd’hui le sentiment que l’Etat, les médias, les partis politiques, ne sont justement plus justes, et qu’ils stigmatisent les musulmans. Cette perception est encore plus forte parmi les jeunes générations qui ont fait de leur identité religieuse un vecteur d’affirmation de soi. Le fond de notre problème communautaire se trouve précisément là. Dans le repli sur elle-même d’une communauté qui continue de se penser comme en marge, et dans l’exploitation de ce sentiment à des fins politiques ou religieuses. Mais ne passons pas à coté de ces frustrations, elles nourrissent la colère. Ne pas résoudre ce problème rapidement c’est s’exposer à des tensions grandissantes dans le futur. Continuer d’opposer les musulmans aux autres c’est peut-être porteur électoralement à Thuin, Quévy, ou Marche-en-Famenne… c’est un poison mortel pour l’avenir de Bruxelles. Et oui, peut-être que l’acceptation du fait régional passe par des règles différentes sur l’abattage rituel ou le port du foulard d’une région à l’autre… la régionalisation ne peut pas se prendre “à la carte”, ou, pire, à la tête du client.

Débat communautaire, campagne communautaire, clivage communautaire…  Quand on emploie ces termes on peut viser deux réalités complétements différentes. Historiquement la dispute communautaire est une question de langue, une distinction entre francophones et les néerlandophones. Depuis une vingtaine d’’année l’adjectif communautaire s’emploie aussi lorsqu’on veut parler des communautés qui habitent Bruxelles et en particulier lorsqu’on veut classer ses habitants en fonction de leur pratique religieuse, (la communauté juive, la communauté musulmane).  Cette similitude dans le vocabulaire doit nous interpeller : quand on emploie le mot communautaire on divise, on oppose, on sépare… Le raisonnement en communauté est le contraire d’un processus inclusif. Cela doit aussi interroger les leaders d’opinion de la communauté musulmane.

Pour résoudre le conflit communautaire linguistique la Belgique a su se montrer particulièrement créative, et a créé des institutions qui permettaient la cogestion et le coexistence pacifique entre francophones et néerlandophones. L’idée qu’il faudrait aller aussi loin et permettre des institutions séparées pour musulmans et non musulmans est évidemment inconcevable. Ce serait la fin du vivre ensemble et une défaite de la politique qui renoncerait à administrer la cité avec les mêmes règles pour tout le monde. Mais si on ne veut pas en arriver à cette extrémité il va falloir faire rapidement preuve d’imagination, de respect,  et de compréhension pour  traiter  les problèmes en profondeur, pas seulement  s’agiter en période électorale.

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16 mai 2019 - 15h47
Modifié le 16 mai 2019 - 16h48